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1 500 km de routes à grand spectacle

Isère — Routes de légende

Canyons, encorbellements, balcons rocheux et cols de haute montagne : un voyage au cœur du patrimoine routier dauphinois.

Sept itinéraires d'exception — Vercors • Chartreuse • Oisans • Belledonne


« Pour trouver vraiment de l'horreur, de la belle horreur alpestre, il faut prendre la route de la Bérarde. Une route vertigineuse, souvent taillée dans le roc où on croirait aux virages que les automobilistes vont être projetés dans le vide. »

— Henry Bordeaux, L'Illustration, 5 octobre 1929


Sommaire

  • Avant-propos
  • 1 500 km de routes à grand spectacle (introduction)
  • I. Les Gorges de la Bourne — la reine du Vercors
  • II. Les Gorges du Nan — la route secrète
  • III. La Route des Écouges — la plus vertigineuse
  • IV. La Route des Falaises de Presles — un balcon sur le Royans
  • V. Les Gorges du Guiers Mort — le seuil du Désert
  • VI. Les Gorges du Guiers Vif — la voie sarde
  • VII. La Vallée du Vénéon — la route de la Bérarde
  • VIII. Les Cols du Glandon et de la Croix-de-Fer — la haute montagne
  • Épilogue — L'héritage et l'avenir
  • Annexes

Avant-propos

Il y a, en Isère, des routes que l'on ne parcourt pas, que l'on traverse. Des routes qui semblent défier la pesanteur, accrochées à la falaise comme un funambule à son fil, et qui transforment le moindre trajet en aventure. Ces routes, on les emprunte d'abord par nécessité — pour gagner un alpage, livrer du bois, rejoindre un village isolé — puis on y revient, encore et encore, parce qu'elles offrent un spectacle qu'aucun musée ne peut égaler.

L'Isère possède près de 1 500 kilomètres de ces voies à grand spectacle, taillées dans le calcaire du Vercors, glissées au fond des gorges de Chartreuse, suspendues au-dessus du Vénéon ou hissées au seuil des cols de Belledonne. Elles racontent une histoire : celle d'un département qui a refusé l'enclavement, et qui a payé, parfois au prix du sang, l'ouverture de ses montagnes au reste du monde.

Cet ouvrage propose un voyage à travers sept de ces itinéraires emblématiques. Chacun est un chef-d'œuvre d'ingénierie, un livre de géologie à ciel ouvert, et le théâtre de mille histoires humaines. Bonne route.


1 500 km de routes à grand spectacle

Transport de bois dans les gorges de la Bourne, sep 2008

Une route, un émerveillement

Panoramas grandioses, canyons profonds, encorbellements rocheux vertigineux : en Isère, une simple balade en voiture devient une source d'émerveillement. Ces routes ne sont pas de simples voies de communication. Elles font partie intégrante du patrimoine du département et jouent encore aujourd'hui un rôle économique de premier plan : elles désenclavent les villages d'altitude, soutiennent les vallées agricoles, irriguent le tourisme — premier employeur dans bien des communes — et continuent de drainer les ressources forestières et minérales.

Le Vercors, la Chartreuse, l'Oisans et Belledonne : quatre massifs, quatre tempéraments, quatre géologies. Le Vercors, calcaire et urgonien, offre les falaises les plus spectaculaires d'Europe. La Chartreuse, monastique et secrète, dissimule ses gorges au fond de cluses étroites. L'Oisans est le royaume du granit, des grands torrents et des sommets glaciaires. Belledonne ferme la marche avec ses cols à plus de 2 000 mètres, frontières naturelles entre l'Isère et la Savoie.

Construites à la sueur des hommes

Parce qu'il fallait souvent faire passer ces routes à flanc de falaise, les hommes ont dû travailler très durement, parfois suspendus à des cordes, à des dizaines de mètres au-dessus de l'abîme, pour aller poser des mines et faire sauter le rocher. Au XIXe siècle, l'époque où la plupart de ces voies ont été ouvertes, les moyens techniques étaient rudimentaires : la dynamite venait juste d'être inventée, les marteaux-piqueurs n'existaient pas encore, et l'on perçait la roche à la main, au pic et au burin, parfois pendant des journées entières, pour préparer un seul trou de mine.

Les ouvriers, souvent recrutés parmi les paysans pauvres des vallées, gagnaient quelques francs par jour. Beaucoup ont laissé leur vie sur ces chantiers, emportés par une chute, écrasés par un éboulement, ou tués par un coup de mine prématuré. Leurs noms ont rarement été conservés. Quand on roule aujourd'hui sur ces routes, c'est leur mémoire qu'on emporte avec soi.

« Une mission titanesque accomplie sans règles de sécurité. »

Le rôle économique : du bois au tourisme

L'origine de la plupart de ces routes est étroitement liée à l'exploitation forestière. Les vastes forêts de hêtres et de sapins du Vercors, notamment celle de Lente, fournissaient un bois recherché pour la construction et, jadis, pour les mâts de marine de la flotte royale. Encore fallait-il pouvoir descendre ces grumes vers la plaine. La voie d'eau étant rarement praticable dans les gorges étroites, c'est par la route qu'il a fallu trouver un débouché.

Aujourd'hui, l'économie a changé de nature, mais les routes restent vitales. Le tourisme estival et hivernal, les sports de pleine nature, l'élevage d'altitude, la viticulture des contreforts et l'industrie hydroélectrique des hautes vallées dépendent tous de ces axes vertigineux. Quand un éboulement coupe la route des gorges de la Bourne, c'est toute la vallée qui retient son souffle.

Sept routes de montagne, sept chefs-d'œuvre

Le présent ouvrage propose un parcours à travers sept itinéraires emblématiques. Chacun fera l'objet d'un chapitre détaillé, mêlant histoire, géologie, anecdotes et conseils pratiques :

  • Les Gorges de la Bourne — la reine du Vercors
  • Les Gorges du Nan — la route secrète
  • La Route des Écouges — la plus vertigineuse
  • La Route des Falaises de Presles — un balcon sur le Royans
  • Les Gorges du Guiers Mort — le seuil du Désert de Chartreuse
  • Les Gorges du Guiers Vif — la voie sarde
  • La Vallée du Vénéon — la route de la Bérarde, dernière route carrossable du Dauphiné
  • La Route des Cols : Glandon et Croix-de-Fer — la haute montagne

Chapitre I — Les Gorges de la Bourne

La reine du Vercors

Carte d'identité

  • Itinéraire : Pont-en-Royans → Villard-de-Lans
  • Numéro : D531
  • Longueur : 24 kilomètres
  • Ouverture : 1872, après 11 années de travaux
  • Maître d'œuvre : Jean Serratrice
  • Falaises : jusqu'à 300 mètres de hauteur

Onze ans de labeur

La route des gorges de la Bourne est sans doute la plus célèbre de toutes les routes spectaculaires du Vercors, et probablement de toute l'Isère. Reliant Pont-en-Royans à Villard-de-Lans sur 24 kilomètres, elle a nécessité onze années de travaux acharnés, de 1861 à 1872, sous la direction de Jean Serratrice, ingénieur et entrepreneur dont le nom est resté attaché à cet exploit.

Les conditions de chantier étaient particulièrement éprouvantes. Les ouvriers, suspendus dans le vide par des cordes nouées autour de la taille, devaient percer la falaise à la main pour y loger les charges d'explosifs. À chaque mise à feu, ils se réfugiaient dans les anfractuosités du rocher, puis revenaient déblayer les éboulis et préparer la portion suivante. On estime que plusieurs dizaines d'hommes ont péri sur ce seul chantier — chiffre exact perdu dans les registres approximatifs de l'époque.

« Il aura fallu dix ans de travaux, et la dévotion d'un certain Jean Serratrice ainsi que des ouvriers suspendus dans le vide au péril de leur vies, pour que le chantier arrive à son terme. »

Un parcours de cinéma

Dès la sortie de Pont-en-Royans, en franchissant le fameux Pont Picard, l'ambiance des gorges s'impose. Minérale, encaissée, bordée de hautes falaises calcaires qui peuvent atteindre 300 mètres de hauteur, la route serpente le long de la rivière Bourne, dont les eaux émeraude jaillissent en cascades successives. La première partie monte en pente douce vers le village de Choranche, célèbre pour ses grottes féériques et ses cascades pétrifiantes.

Au-delà de Choranche, la route se rétrécit et les fameux encorbellements commencent. Ces sections taillées directement dans la paroi verticale, souvent en surplomb au-dessus de la rivière, sont l'une des signatures du Vercors. La chaussée, large d'à peine plus de cinq mètres, ne laisse aucune place à l'erreur. Le Pont de la Goule Noire, ouvrage titanesque jeté au-dessus d'une grotte d'où jaillissent les eaux du val d'Autrans-Méaudre, marque l'entrée du deuxième tronçon. La route se resserre encore, traverse le Pont de Valchevrière, et finit par s'élargir aux Jarrands avant de rejoindre Villard-de-Lans.

Une géologie fascinante

Les gorges de la Bourne offrent un véritable livre ouvert sur la géologie du Vercors. Les hautes falaises sont composées de calcaire urgonien, déposé il y a environ 120 millions d'années dans une mer chaude et peu profonde. L'érosion de la Bourne, qui s'enfonce dans son lit depuis des millénaires, a recoupé de nombreux axes de circulation d'eau souterraine, donnant naissance à un nombre impressionnant de grottes et de résurgences. C'est ici, dans ces gorges, que jaillit la majorité des eaux du Vercors.

De part et d'autre du défilé, deux versants se font face. L'un, orienté au sud, bénéficie d'un microclimat presque méditerranéen au pied des falaises de Presles, où les cigales chantent en été. L'autre, orienté au nord, plus frais et plus austère, s'ouvre sur le célèbre cirque de Bournillon et ses cascades aériennes. Cette opposition climatique en miroir, à quelques centaines de mètres seulement, est l'une des curiosités du site.

Aujourd'hui : un combat permanent

Plus de 150 ans après son ouverture, la route des gorges de la Bourne reste un défi quotidien pour les services du Département. Soumise à l'érosion, aux chutes de pierres, aux crues et au verglas, elle nécessite des travaux d'entretien permanents et fait régulièrement l'objet de fermetures temporaires. Chaque hiver, les filets pare-pierres sont vérifiés, les surplombs auscultés, les portions menaçantes purgées.

Pour le visiteur, la route reste ouverte presque toute l'année, avec parfois quelques restrictions ponctuelles. Conduite prudente recommandée : adaptez votre vitesse, anticipez les virages, et arrêtez-vous aux nombreux belvédères pour admirer le spectacle plutôt que de chercher à le saisir en roulant.

À voir en chemin

  • Pont-en-Royans : ses maisons suspendues colorées, Musée de l'Eau
  • Choranche : grottes ornées de fistuleuses spectaculaires
  • Pont de la Goule Noire : résurgence et grotte spectaculaire
  • Cirque de Bournillon : la plus haute cascade de France en hiver
  • Villard-de-Lans : station familiale et porte du plateau

Chapitre II — Les Gorges du Nan

La route secrète

Carte d'identité

  • Itinéraire : Cognin-les-Gorges → Malleval-en-Vercors
  • Numéro : D22
  • Construction : 1882-1889
  • Particularité : passages à voie unique, déconseillé aux camping-cars

Une vallée cachée

Si les gorges de la Bourne sont la grande dame du Vercors, les gorges du Nan en sont la sœur cachée, plus discrète, plus secrète, et peut-être plus saisissante encore. La route D22, qui relie Cognin-les-Gorges, dans la plaine du Royans, au village perché de Malleval-en-Vercors, est l'une des moins fréquentées du massif. Cette relative confidentialité tient à son tracé : étroite, sinueuse, avec des passages où un seul véhicule peut circuler, elle filtre naturellement la circulation.

Construite entre 1882 et 1889, dans la foulée des gorges de la Bourne, elle s'attaque à un cas géologique particulier : le torrent du Nan, affluent de l'Isère, a creusé dans le calcaire une gorge profonde et resserrée, dont les parois se rejoignent presque par endroits. La lumière y peine à pénétrer, et l'on roule par moments dans une pénombre humide où l'eau suinte en permanence des surplombs.

Le village perché de Malleval

Au terme de l'ascension, on débouche dans le bassin secret de Malleval-en-Vercors, l'un des villages les plus isolés du massif. Niché à 950 mètres d'altitude, entouré de hautes falaises, il fut, en janvier 1944, le théâtre d'une terrible représaille allemande : le hameau fut incendié, treize habitants fusillés. Une stèle, dans l'église, perpétue leur mémoire.

Le contraste est saisissant entre la rudesse historique du lieu et la douceur du bassin, où les prairies bordées de noyers semblent baigner dans un autre temps. C'est l'un de ces villages où la mémoire est intacte, et où chaque vieille maison raconte une histoire.

Conseils de prudence

La route est exigeante. Plusieurs passages se font à voie unique, sous des surplombs rocheux à hauteur d'homme. Les croisements imposent souvent une marche arrière sur plusieurs dizaines de mètres jusqu'à un élargissement. Les camping-cars y sont fortement déconseillés. En automne et au printemps, l'humidité permanente peut rendre la chaussée glissante. Mais pour qui prend le temps, c'est l'une des plus belles routes d'Isère.


Chapitre III — La Route des Écouges

La plus vertigineuse

Carte d'identité

  • Itinéraire : Saint-Gervais → La Balme-de-Rencurel
  • Numéro : D35
  • Longueur : 15 kilomètres
  • Construction : 1882-1889
  • Col : Col de Romeyère, 1 069 m

Le funambule du Vercors

Peut-être la plus vertigineuse et la plus impressionnante de toutes les routes du Vercors, la D35 des Écouges oscille comme un funambule au-dessus du canyon de la Drevenne. On la considère souvent comme la plus terrible de toutes — celle où l'œil cherche en vain le passage qui pourra mener 800 mètres plus haut. Et pourtant la route existe, accrochée à la falaise, dessinée par des audaces d'ingénieur.

Construite à partir de 1882, dans le même grand mouvement d'ouverture du massif que la Bourne et le Nan, elle relie Saint-Gervais, dans la vallée de l'Isère, à La Balme-de-Rencurel sur le plateau, en franchissant le col de Romeyère à 1 069 mètres. Ses 15 kilomètres concentrent tout ce qui fait le génie des routes du Vercors : encorbellements audacieux, tunnels taillés à même la roche, cascades surplombantes.

L'espace naturel sensible

La route traverse l'espace naturel sensible des Écouges, une zone protégée d'une richesse biologique et géologique exceptionnelle. Les hêtraies sombres alternent avec les éboulis et les pelouses sèches. Les cascades, dont celle de la Drevenne, jaillissent par paliers depuis le plateau. C'est un terrain de jeu pour les randonneurs, les amateurs de canyoning et les naturalistes.

L'air y est notoirement plus frais qu'en plaine, même en plein été : l'orientation nord du canyon, l'ombre permanente sous les surplombs et le souffle des cascades créent un microclimat d'altitude dès 800 mètres. Quand la canicule étouffe Grenoble, les Écouges offrent un refuge.


Chapitre IV — La Route des Falaises de Presles

Un balcon sur le Royans

Carte d'identité

  • Itinéraire : Pont-en-Royans → Col de Toutes Aures → Presles
  • Numéro : D292
  • Longueur : environ 7 kilomètres jusqu'au col
  • Particularité : haut lieu mondial de l'escalade

Une route au pied du géant

À la sortie de Pont-en-Royans, une petite route à lacets s'élève sur la rive gauche de la Bourne. C'est la D292, qui rejoint le plateau des Coulmes au-dessus des gorges. Sur sept kilomètres, elle grimpe par une succession de virages serrés, devenant de plus en plus étroite, jusqu'au col de Toutes Aures, belvédère naturel d'où s'ouvre une vue panoramique sur le sud du Vercors et la plaine de l'Isère.

Mais ce qui rend cette route unique, c'est la présence, au-dessus d'elle, de l'une des plus belles falaises calcaires d'Europe : la falaise de Presles. Haute de plus de 300 mètres, longue de plusieurs kilomètres, elle est un livre de géologie à ciel ouvert où chaque strate raconte des millions d'années d'histoire. Pour les grimpeurs du monde entier, c'est une référence absolue.

L'escalade : un patrimoine vertical

Presles compte plus de 500 voies d'escalade, du niveau initiation aux extrêmes difficultés. Ses grandes voies — Berlin, Le Triomphe d'Éros, Femmes au bord de la crise de nerfs — sont devenues des classiques du calcaire mondial. La roche, compacte, offre un grimper en adhérence et en finesse réputé pour sa beauté et son exigence. Chaque été, des cordées du monde entier viennent y consacrer plusieurs jours.

Au sommet, le hameau de Presles s'offre comme une oasis méditerranéenne. Les vieilles fermes en pierre, les murets délimitant les parcelles, les noyers et les cyprès donnent au village un petit air de Luberon. C'est un autre Vercors qui se révèle ici, ensoleillé, presque méridional.


Chapitre V — Les Gorges du Guiers Mort

Le seuil du Désert

Carte d'identité

  • Massif : Chartreuse
  • Itinéraire : Saint-Laurent-du-Pont → Saint-Pierre-de-Chartreuse
  • Numéros : D520 puis D520B
  • Particularité : passage du Désert de Chartreuse

La route du Désert

Dans le massif voisin du Vercors, mais d'un caractère tout différent, la Chartreuse offre ses propres routes spectaculaires. Les gorges du Guiers Mort en sont l'exemple le plus saisissant. Quittant la plaine de Saint-Laurent-du-Pont, la D520 s'engage dans un défilé étroit, sombre, où le torrent du Guiers Mort se faufile entre des falaises de calcaire urgonien.

On l'appelle « route du Désert » parce qu'elle franchit la limite traditionnelle du Désert de Chartreuse, l'espace réservé depuis le XIe siècle aux moines de l'ordre fondé par saint Bruno. À l'entrée des gorges, le « Pont Saint-Bruno » et la porte de l'Enclos rappellent que l'on entre ici dans un territoire spirituel autant que géographique : pendant des siècles, seul le silence des chartreux et le murmure du torrent ont peuplé ces lieux.

Le monastère et son écrin

Au terme de la remontée du Guiers Mort, après le franchissement de plusieurs ponts spectaculaires et tunnels percés dans la roche, on débouche dans le berceau du monastère de la Grande Chartreuse, maison-mère de l'ordre. L'édifice actuel, reconstruit après plusieurs incendies, date pour l'essentiel du XVIIe siècle. Il n'est pas ouvert au public, mais le Musée de la Grande Chartreuse, à La Correrie, permet d'en approcher la vie.

La route, quant à elle, se poursuit vers Saint-Pierre-de-Chartreuse, capitale touristique du massif, et donne accès aux cols emblématiques que sont le col de Porte et le col du Cucheron.


Chapitre VI — Les Gorges du Guiers Vif

La voie sarde

Carte d'identité

  • Massif : Chartreuse
  • Itinéraire : Saint-Christophe-sur-Guiers → col de la Cluse
  • Numéro : D45
  • Patrimoine : vestiges de la Voie Sarde du XVIIe siècle

Une route héritière de la Voie Sarde

Sœur jumelle du Guiers Mort, le Guiers Vif descend en cascades depuis le cœur de la Chartreuse pour rejoindre la plaine de Saint-Christophe-sur-Guiers. La route D45 qui longe son cours est l'une des plus anciennes voies de pénétration du massif : elle reprend, par endroits, le tracé de la Voie Sarde, route royale construite au XVIIe siècle pour relier les États de Savoie à la France, alors séparés par cette frontière naturelle.

On peut encore voir, en plusieurs points, les vestiges de cette voie historique : pavés, parapets de pierre, anciens postes-frontières. Au lieu-dit Pas du Frou, un belvédère vertigineux domine le défilé de 150 mètres ; c'est l'un des points de vue les plus saisissants de toute la Chartreuse.

La frontière vivante

Les gorges du Guiers Vif marquent encore aujourd'hui la limite entre l'Isère et la Savoie. À leur sommet, le col de la Cluse offre un passage discret vers le bassin lacustre du Mont-du-Chat. Pendant des siècles, contrebandiers, déserteurs et marchands ont emprunté ces sentiers à la faveur de la nuit. Aujourd'hui, la frontière administrative est paisible — mais la dénivelée, elle, reste bien réelle.


Chapitre VII — La Vallée du Vénéon

La dernière route carrossable du Dauphiné

Carte d'identité

  • Massif : Oisans / Écrins
  • Itinéraire : Bourg-d'Oisans → La Bérarde
  • Numéro : D530
  • Ouverture jusqu'à La Bérarde : 13 juillet 1921
  • Longueur du dernier tronçon : 11 km (Saint-Christophe → La Bérarde)
  • Particularité : circulation alternée historique

Une route trop longtemps attendue

Quand on quitte Le Bourg-d'Oisans en direction de l'est, la route D530 s'engage dans la vallée glaciaire du Vénéon, une entaille profonde creusée dans le granit du massif des Écrins. Cette vallée, l'une des plus sauvages de France, est le royaume des grands alpinistes depuis le XIXe siècle : c'est ici, à La Bérarde, qu'ont été ouverts certains des itinéraires les plus prestigieux du massif, vers la Meije, la Barre des Écrins, le Pelvoux.

Pourtant, la route n'a longtemps existé qu'en pointillé. Pendant des siècles, il fallait cinq heures de diligence pour relier Grenoble au Bourg-d'Oisans, puis sept heures de marche pour rejoindre La Bérarde par un mauvais chemin muletier. La première section carrossable, du Bourg-d'Arud au Plan-du-Lac, fut ouverte entre 1881 et 1883 ; elle fut prolongée jusqu'à Saint-Christophe-en-Oisans en 1895-1896. Mais le tronçon final, jusqu'à La Bérarde, ne fut achevé qu'en 1921.

« Le 13 juillet 1921, pour la première fois, une voiture attelée et une automobile arrivaient à la Bérarde. »

Une route impossible

Le 13 juillet 1921, donc, deux véhicules atteignent La Bérarde : une voiture à chevaux remplie d'habitants de Saint-Christophe, et une automobile transportant un inspecteur du service vicinal. C'est l'ouverture officielle de la dernière route carrossable de montagne du Dauphiné. Onze kilomètres seulement, mais quels onze kilomètres : la chaussée, large de 2,50 à 3 mètres, ne permet ni le croisement ni le dépassement, sauf en quelques garages aménagés. Pour réguler le trafic, une circulation alternée par tranches horaires fut instaurée dès l'ouverture — règle qui perdura jusque dans les années 1970.

Sa pente moyenne est pourtant modeste — 0,45 % seulement entre Les Étages et La Bérarde. C'est l'aspect aérien du tracé qui fait toute la difficulté : pour les deux tiers de son parcours, la route est accrochée en encorbellement à un versant raide, exposée aux avalanches, aux crues torrentielles et aux glissements de terrain. Son entretien demeure, aujourd'hui encore, un défi permanent.

La nuit du 21 juin 2024

Dans la nuit du 20 au 21 juin 2024, le Vénéon est sorti de son lit. En quelques heures, près de 20 000 mètres cubes d'eau, de boue et de blocs ont dévalé la vallée. Le hameau de La Bérarde a été en grande partie enseveli sous quatorze mètres de boue et de rocs. La route départementale D530 a été coupée en huit endroits sur 27 kilomètres ; les villages de Venosc et de Saint-Christophe-en-Oisans se sont retrouvés isolés.

Pour les habitants de la vallée, et pour la communauté mondiale des alpinistes pour qui La Bérarde est un lieu de mémoire — un peu comme Chamonix ou le Cervin — c'est un événement majeur. Le retour des habitants n'est pas prévu avant 2027. La route, elle, a été rouverte progressivement : jusqu'à Venosc dès l'hiver 2024-2025, jusqu'à Saint-Christophe-en-Oisans au printemps suivant. La vallée reprend vie, lentement.


Chapitre VIII — Les Cols du Glandon et de la Croix-de-Fer

La haute montagne

Carte d'identité — Glandon

  • Altitude : 1 924 mètres
  • Versant Isère (D526) : depuis Rochetaillée, 29,8 km
  • Pente moyenne : 4 % (très irrégulière, jusqu'à 12 %)
  • Inauguration : 1898 (versant Isère)

Carte d'identité — Croix-de-Fer

  • Altitude : 2 067 mètres
  • Versant Isère : depuis Le Bourg-d'Oisans, 29 km
  • Dénivelé : 1 507 mètres
  • Inauguration : 1900 (versant Maurienne), liaison complète en 1912

Aux portes des grands sommets

Au-dessus du Bourg-d'Oisans, là où le département de l'Isère commence à mordre sur les hautes altitudes, une route remarquable s'élève en lacets : la D526, qui mène, en un même tracé, vers deux cols mythiques distants de seulement trois kilomètres l'un de l'autre — le col du Glandon (1 924 m) et le col de la Croix-de-Fer (2 067 m). Tous deux assurent la liaison entre la vallée de la Romanche, en Isère, et celle de la Maurienne, en Savoie.

La construction de ces routes, à la fin du XIXe siècle, répondait à un besoin précis : ouvrir l'arrière-pays montagnard aux échanges, faciliter le commerce et désenclaver des villages dont la subsistance dépendait des relations commerciales avec les vallées voisines. Le versant maurienais de la Croix-de-Fer fut achevé en 1900, le versant Glandon en 1898. La jonction entre les deux cols, ces quelques centaines de mètres de plateau d'altitude, fut inaugurée le 14 juillet 1912 — date hautement symbolique.

Une route forgée par l'hydroélectricité

Le versant iséroise de la D526 doit beaucoup à l'aménagement hydroélectrique de la vallée de l'Eau-d'Olle. Au début du XXe siècle, puis à nouveau dans les années 1980, plusieurs barrages ont été construits sur le cours d'eau : le barrage du Verney à Allemond, et surtout l'imposant barrage de Grand'Maison (140 mètres de hauteur, 550 mètres de longueur), mis en service en 1987 — la plus puissante centrale hydroélectrique de France. La route, élargie et modernisée pour les besoins du chantier, traverse aujourd'hui le viaduc de l'Eau-d'Olle et longe ces lacs artificiels d'un bleu profond, dans un décor de haute montagne.

La mémoire de la Résistance

En juillet 1944, les maquisards de l'Oisans, refluant devant l'avancée allemande, firent sauter à la dynamite les routes du Glandon et de la Croix-de-Fer pour empêcher l'ennemi de franchir les cols et d'attaquer le maquis par le sud. Au sommet du Glandon, un mémorial rappelle aujourd'hui ces combats. La route fut reconstruite après la guerre, mais le geste demeure : ces cols ne sont pas seulement des prouesses d'ingénierie, ce sont aussi des lieux de mémoire.

Un monument du cyclisme mondial

Pour la communauté cycliste, le Glandon et la Croix-de-Fer sont deux noms sacrés. Depuis 1947, le Tour de France a franchi le col du Glandon à vingt-quatre reprises ; la Croix-de-Fer plus d'une vingtaine de fois également. Sur leurs pentes ont écrit des pages mémorables Bernard Hinault, Marco Pantani, Chris Froome, Jonas Vingegaard. La cyclosportive de la Marmotte y passe chaque été, accumulant les deux cols dans la même journée que le Galibier et l'Alpe-d'Huez. Pour beaucoup d'amateurs, gravir le Glandon, c'est entrer dans le Panthéon personnel du grimpeur.

Une croix au sommet

Au col de la Croix-de-Fer trône une croix de fer forgé, érigée en 1895 pour remplacer le toponyme ancien — le col d'Olle — par un symbole chrétien. Vandalisée en 2016, elle a été reconstruite à l'identique par la commune de Saint-Sorlin-d'Arves. Du col, par temps clair, le panorama s'ouvre à 360° : les Aiguilles d'Arves dressent leurs trois flèches au sud-est, le Pic de l'Étendard et son glacier ferment l'horizon à l'est, les massifs des Sept Laux et de Belledonne déploient leurs crêtes à l'ouest. Au nord, par-delà les sommets, on devine parfois la silhouette blanche du Mont-Blanc.


Épilogue — L'héritage et l'avenir

Un patrimoine fragile

Les routes spectaculaires de l'Isère sont, comme toutes les œuvres humaines, soumises au temps. Le calcaire vieillit, les ancrages se descellent, les ouvrages d'art se fatiguent. À cela s'ajoute la pression croissante du climat : les épisodes de pluies intenses se multiplient, les glaciers fondent et fragilisent les terrains, les amplitudes thermiques aggravent l'éclatement des roches. La catastrophe de La Bérarde, en juin 2024, l'a rappelé brutalement.

Chaque année, le département de l'Isère consacre des millions d'euros à la maintenance de ces routes : purges des falaises, pose de filets pare-pierres, consolidation des chaussées, drainage. C'est un travail invisible la plupart du temps, mais sans lequel le réseau ne pourrait simplement pas tenir.

Sept routes, mille horizons

Les sept itinéraires présentés dans cet ouvrage ne sont qu'une porte d'entrée. L'Isère compte des centaines d'autres routes spectaculaires — la route des Petits Goulets, celle du col du Lautaret, les lacets de Montvernier, la montée de l'Alpe-d'Huez et ses vingt-et-un virages, la route du col de Porte en Chartreuse, ou encore la route de l'Iseran toute proche... — qui mériteraient chacune leur monographie.

Mais ces sept-là ont en commun quelque chose qui les distingue : elles racontent toutes une histoire d'audace, d'opiniâtreté, de génie humain face à la verticalité. Elles sont, à leur manière, des cathédrales horizontales — bâties non pas en hauteur, mais dans la falaise, pour le passage des hommes plutôt que pour la prière.

Conseils pour la route

  • Vérifiez l'état des routes avant de partir, notamment au printemps : nombreux travaux d'ouverture après l'hiver.
  • Adaptez votre véhicule : les camping-cars sont fortement déconseillés sur la D22 (gorges du Nan) et certaines portions du Vercors.
  • Roulez doucement, surtout en automne et au printemps : feuilles mortes et humidité rendent les encorbellements glissants.
  • Faites le plein avant de monter : les stations-service sont rares en altitude.
  • Respectez la mémoire des lieux : ce sont des routes habitées, où les villages vivent encore d'une économie fragile.
  • Privilégiez les saisons intermédiaires : mai-juin et septembre-octobre offrent les plus belles lumières.

Bonne route. Et que ces routes vous racontent leur histoire à voix basse, au rythme de vos virages.


Annexes

Chronologie des grandes routes spectaculaires de l'Isère

  • 1854 — Ouverture de la route des Grands Goulets (côté Drôme), qui inaugure la technique de la route taillée à flanc de falaise dans le Vercors.
  • 1861-1872 — Construction des gorges de la Bourne (D531).
  • 1882-1889 — Construction des gorges du Nan (D22) et de la route des Écouges (D35).
  • 1881-1896 — Premier tronçon de la route de la Bérarde, jusqu'à Saint-Christophe-en-Oisans.
  • 1898 — Inauguration du versant isérois du col du Glandon.
  • 1900 — Ouverture du versant maurienais du col de la Croix-de-Fer.
  • 14 juillet 1912 — Liaison entre les cols du Glandon et de la Croix-de-Fer.
  • 13 juillet 1921 — Ouverture de la dernière route carrossable du Dauphiné : Saint-Christophe-en-Oisans → La Bérarde.
  • Juillet 1944 — Les maquisards font sauter les routes du Glandon et de la Croix-de-Fer.
  • 1987 — Mise en service du barrage de Grand'Maison.
  • 21 juin 2024 — Catastrophe de la Bérarde : la D530 est coupée en huit endroits.

Glossaire des termes routiers de montagne

  • Encorbellement : section de route surplombante, soutenue ou taillée directement dans la paroi verticale, sans appui par-dessous. Signature des routes du Vercors.
  • Lacet : virage en épingle à cheveux permettant de gagner de l'altitude rapidement sur une faible distance horizontale.
  • Cluse : vallée transversale recoupant un chaînon montagneux. Les gorges du Guiers sont des cluses.
  • Reculée : vallée en cul-de-sac, fermée à son extrémité par une paroi rocheuse, créée par l'érosion d'une résurgence.
  • Urgonien : étage géologique du Crétacé inférieur (-130 à -110 millions d'années), constitué de calcaires massifs et blancs qui forment les grandes falaises du Vercors et de la Chartreuse.
  • Résurgence : réapparition d'une eau souterraine à l'air libre, après un trajet sous terre dans des galeries karstiques.

Pour aller plus loin

  • Inspiration Vercors — les six carnets de voyage digitaux sur les sublimes routes.
  • Parc Naturel Régional du Vercors — informations patrimoniales et naturalistes.
  • Département de l'Isère — état des routes, alertes circulation, plans de modernisation.
  • Musée Mémoires d'Alpinismes, Saint-Christophe-en-Oisans — histoire de la route de la Bérarde.
  • Musée de l'Eau, Pont-en-Royans — l'eau dans le Vercors.
  • Musée de la Grande Chartreuse, La Correrie — vie monastique et patrimoine cartusien.

Crédits et remerciements

Cet ouvrage est dédié aux ouvriers anonymes qui, à la sueur de leur corps et parfois au prix de leur vie, ont taillé ces routes dans la falaise. Il l'est aussi aux agents du département, aux cantonniers, aux ingénieurs et aux élus locaux qui, chaque jour, maintiennent ce patrimoine vivant.

Une pensée particulière pour les habitants de la vallée du Vénéon, qui reconstruisent patiemment leur territoire après la catastrophe de juin 2024.