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# Ces technologies qui n'ont jamais vraiment percé
*Essai sur les promesses, les flops et les fantômes de l'innovation*
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Il existe, dans l'histoire des techniques, une zone d'ombre fascinante : celle des objets, des standards et des inventions qui auraient dû changer le monde — et ne l'ont pas fait. On y trouve des concepts géniaux nés trop tôt, des produits brillamment exécutés mais sans public, des paris industriels colossaux engloutis par un changement d'usage imprévu, et quelques utopies tenaces qui survivent depuis cinquante ans à l'épreuve de la réalité, toujours promises pour « dans dix ans ».
Cet inventaire est volontairement subjectif. Il ne prétend ni à l'exhaustivité ni à la neutralité : il cherche plutôt à dessiner une cartographie raisonnée des échecs technologiques, parce qu'on apprend souvent davantage des routes abandonnées que des autoroutes triomphantes. Pour qu'une technologie « perce », il faut bien plus qu'une bonne idée : il faut un coût acceptable, une infrastructure compatible, un usage clair, un effet de réseau, parfois un peu de chance — et surtout, ne pas arriver en même temps qu'un concurrent meilleur ou moins cher. Beaucoup d'inventions cochent quatre cases sur cinq et passent quand même à la trappe.
Voici donc une exploration en six tableaux, du plus mort au plus vivant : les flops retentissants, les rêves jamais réalisés, les technologies qui ont eu leur heure et se sont éteintes, les standards momifiés, les paris encore ouverts, et les zombies — ces techniques que tout le monde croit mortes et qui s'accrochent.
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## I. Les flops et faux départs
Certaines technologies n'ont pas seulement échoué : elles ont échoué bruyamment, avec articles de presse, lancements en grande pompe et désillusions à proportion. Elles forment le panthéon des cas d'école que l'on enseigne dans les écoles de commerce.
### Second Life (1999–…, pic médiatique 2003-2007)
L'ancêtre des métavers. Linden Lab proposait un monde virtuel persistant, peuplé d'avatars, doté de sa propre économie (le Linden dollar, convertible en vrais dollars) et de sa propre géographie achetable au mètre carré. Les médias s'enflamment au milieu des années 2000 : des entreprises y ouvrent des « bureaux virtuels », IBM, Reuters, l'ambassade de Suède, et même des universités y donnent des cours. Puis, plus rien — ou presque. Second Life existe toujours, conserve une communauté fidèle de quelques centaines de milliers d'utilisateurs réguliers, mais n'est jamais devenu mainstream. Le smartphone est arrivé entre-temps : pourquoi habiter un avatar quand on peut publier sa vraie vie sur Instagram ? Et surtout, Second Life se présentait comme un *lieu* alors que les utilisateurs voulaient des *interactions*. L'erreur de cadrage est instructive : Meta la reproduira intégralement quinze ans plus tard.
### La télévision 3D stéréoscopique (2009-2017)
L'engouement post-*Avatar* (2009) a poussé tous les constructeurs à embarquer la 3D dans leurs téléviseurs haut de gamme. Pendant cinq ans, impossible d'acheter une télé premium sans cette fonction. Le problème ? Lunettes encombrantes, parfois actives et coûteuses, fatigue oculaire, contenu rare et souvent médiocre, et surtout : personne n'avait demandé la 3D à la maison. La stéréoscopie au cinéma fonctionne parce qu'on s'y rend pour une expérience exceptionnelle. À la maison, on regarde la télé en mangeant, en discutant, en regardant son téléphone — usages tous incompatibles avec des lunettes. La filière s'est éteinte sans cérémonie vers 2017, sans un communiqué d'adieu. Anecdote piquante : la stéréoscopie est en réalité une technologie de **1838**, inventée par Charles Wheatstone — la télé 3D de 2010 a juste mis 172 ans à échouer.
### Le cinéma odorama et les expériences sensorielles augmentées
Diffuser des odeurs synchronisées avec l'image semble être une idée qui revient tous les vingt ans depuis le Smell-O-Vision de 1960. *Polyester* de John Waters (1981) distribuait des cartes à gratter. Le 4DX moderne pulvérise toujours des parfums dans certaines salles. Mais ni le coût (cartouches, climatisation, nettoyage), ni la latence (l'odeur arrive après l'image), ni la persistance (l'odeur précédente n'est jamais évacuée à temps) n'ont jamais été résolus. Et fondamentalement : le cinéma est déjà un art de synthèse — vouloir l'« augmenter » par l'odorat, c'est ne pas comprendre qu'on y va précisément pour son abstraction.
### Le CD-R autogravable comme produit grand public (autour de 2005)
Brève parenthèse historique : les chaînes hi-fi avec graveur de CD intégré, vendues quelques années à grand renfort de publicité, étaient déjà obsolètes à leur sortie. Le téléchargement légal (iTunes Music Store ouvre en 2003) et le piratage (Napster, Kazaa) tuaient le concept en temps réel. Qui voudrait graver un CD audio quand un baladeur MP3 contient mille morceaux ? La technologie était soignée, le timing catastrophique.
### Les ardoises numériques avant l'iPad
Microsoft a tenté la « Tablet PC » dès 2002, dix ans avant Apple. Bill Gates en personne en avait fait son combat. Échec total. Le matériel était lourd, l'autonomie ridicule, le système d'exploitation (Windows XP Tablet Edition) inadapté au tactile, le stylet imposé. Apple a réussi en 2010 ce que Microsoft avait raté en 2002, avec la même idée. Leçon : une technologie ne « perce » pas parce qu'elle existe, mais parce que tout son écosystème (composants, logiciel, prix, usage) bascule en même temps.
### Google Glass (2013-2015)
L'archétype du produit techniquement réussi et socialement impossible. Les lunettes connectées de Google fonctionnaient — pas brillamment, mais elles fonctionnaient. Sauf qu'elles posaient une question à laquelle Google n'avait pas de réponse : que faisait-on socialement face à quelqu'un qui pouvait potentiellement filmer et reconnaître les visages en permanence ? Le terme « glasshole » est apparu en quelques mois. Le projet a été rangé. Apple a tenté sa version (Vision Pro, 2024) avec un masque immersif qui isole au lieu d'augmenter — pari opposé, succès également incertain.
### Le Segway (2001-2020)
Devait « réinventer la ville ». N'a réinventé que les tours de Las Vegas pour touristes en bermuda. Le prix (autour de 5 000 dollars), le poids, la réglementation floue et surtout l'effet ridicule — il est très difficile de paraître sérieux sur un Segway — ont condamné le projet. Sa descendance plus modeste (trottinettes électriques, hoverboards, gyroroues) a en revanche fait sa place dans les villes, parce qu'elle ne se prenait pas pour l'avenir du transport urbain.
### Le Minidisc de Sony (1992-2013)
Magnifique objet, parfaitement conçu, totalement raté hors du Japon. Le Minidisc combinait la portabilité de la cassette, la qualité du CD et la réinscriptibilité. Sony, comptant sur sa puissance industrielle et son contrôle des labels, refuse d'ouvrir le format au PC pendant des années. Pendant ce temps, le MP3 et l'iPod transforment le marché. Le Minidisc reste un trésor d'audiophile et un cas d'école sur les méfaits du contrôle excessif d'un format propriétaire.
### Le HD DVD (2006-2008)
Guerre des formats classique contre Blu-ray, perdue en deux ans. Toshiba avait techniquement un produit comparable, parfois moins cher, mais Sony a remporté l'arbitrage des studios — décisif quand on parle de support physique de cinéma. À peine la guerre gagnée, le Blu-ray lui-même commençait à devenir obsolète face au streaming. Pyrrhus aurait reconnu sa victoire.
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## II. Les rêves jamais (encore) réalisés
Cette catégorie est différente : ce ne sont pas des produits ratés, ce sont des promesses récurrentes. Tous les vingt ans, quelqu'un les annonce comme imminentes. Tous les vingt ans, elles repoussent leur date d'arrivée d'une décennie.
### La voiture volante
Promise depuis les années 1920. *Popular Mechanics* en publiait des couvertures dans les années 1950. *Retour vers le futur II* la programmait pour 2015. En 2026, quelques prototypes d'eVTOL (taxis aériens électriques à décollage vertical) volent en conditions contrôlées, mais aucune solution n'a résolu les trois problèmes fondamentaux : la consommation énergétique (voler coûte vingt fois plus que rouler), la gestion du trafic aérien à basse altitude au-dessus des villes, et la sécurité (un véhicule terrestre en panne s'arrête ; un véhicule aérien en panne tombe). La voiture volante restera probablement éternellement « pour bientôt » parce qu'elle suppose résolus des problèmes physiques, pas seulement technologiques.
### Les chaussures à laçage automatique
Promises par *Retour vers le futur II* pour 2015. Nike a produit en édition limitée les *MAG* en 2016, puis les *Adapt BB* en 2019. Le produit existe, donc, mais comme curiosité, pas comme catégorie. La raison est presque vexante : lacer ses chaussures n'est pas un problème. Personne ne se réveille en pensant « ah, si seulement mes lacets se serraient tout seuls ». C'est un excellent exemple de **technologie en quête d'un problème**.
### La conduite autonome de niveau 5
Le niveau 5, dans la classification SAE, désigne un véhicule capable de rouler partout, par tous les temps, sans intervention humaine. Promis pour 2020 par Elon Musk (qui le reprédit régulièrement depuis), pour 2021 par Google, pour 2025 par à peu près tout le monde. La réalité de 2026 : Waymo et quelques concurrents opèrent des taxis sans chauffeur dans une poignée de villes américaines, sur des trajets cartographiés au centimètre, par beau temps. Le niveau 4 partiel existe. Le niveau 5 universel reste hors de portée parce que conduire n'est pas seulement un problème de perception et de contrôle, c'est un problème de **négociation sociale** entre conducteurs, piétons, contextes culturels — chose que l'IA actuelle gère mal.
### La fusion nucléaire civile
« Toujours pour dans trente ans », dit la blague, depuis... soixante-dix ans. Le projet ITER en France brûle des milliards depuis 1985. En décembre 2022, le National Ignition Facility américain a atteint pour la première fois un gain énergétique net dans une réaction de fusion par confinement inertiel — moment historique, mais qui produit moins d'énergie que les lasers qui ont déclenché la réaction, une fois compté tout l'écosystème. La fusion arrivera peut-être, mais probablement pas pour résoudre la crise climatique : elle est en retard d'au moins une crise.
### Le casque de réalité virtuelle grand public
Promesse depuis le *Virtual Boy* de Nintendo en 1995 (un échec retentissant). Le Meta Quest a fini par produire un casque accessible et techniquement convaincant, mais l'usage reste minoritaire : jeu vidéo, simulation professionnelle, et c'est à peu près tout. La VR souffre du même problème que la 3D télévisée : elle isole là où les usages numériques modernes connectent. On peut regarder Netflix avec quelqu'un d'autre. On joue rarement en VR avec sa conjointe à côté.
### Le téléphone à hologramme façon *Star Wars*
Tout le monde l'attend depuis 1977. Aucun progrès sérieux. Les « hologrammes » de concerts (Tupac à Coachella, ABBA à Londres) sont des projections 2D sur des films transparents — un truc de music-hall vieux de 150 ans, baptisé « illusion de Pepper ». La vraie holographie en volume reste un objet de laboratoire.
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## III. Les technologies qui ont fait leur temps
Catégorie noble : celles qui ont gagné, parfois pendant des décennies, et sont mortes parce que mieux est arrivé. Aucune honte à cela — c'est même la définition du progrès.
### Le Minitel (1980-2012)
Cas français unique. Le Minitel a précédé le Web de quinze ans, atteint 9 millions de terminaux à son apogée, hébergé une économie florissante de services (banques, voyages, messagerie rose) et habitué toute une génération de Français à la consultation d'informations en ligne. Il a aussi peut-être *retardé* l'adoption d'Internet en France, parce que les opérateurs et les éditeurs avaient construit leurs revenus sur le modèle kiosque (facturation à la minute par France Télécom) — modèle qu'Internet pulvérisait. Le Minitel est un exemple instructif de **piège du leader** : être pionnier crée des dépendances qui freinent la transition vers le standard mondial suivant.
### Le téléphone RTC (1876-2018 en France)
Le réseau téléphonique commuté, basé sur la commutation de circuits inventée par Bell, a structuré la communication mondiale pendant cent quarante ans. Sa fermeture progressive (en France, plus de nouveaux abonnements depuis 2018, extinction technique programmée par lots jusqu'en 2030) marque la fin d'une époque où une infrastructure physique mondiale était dédiée à un seul usage — la voix humaine. Tout passe désormais en VoIP, en paquets IP indifférenciés. Le téléphone ne sait plus qu'il est un téléphone.
### Les phares escamotables des voitures (1960-1990)
Une élégance disparue. Les phares qui se relevaient sur les Lamborghini Countach, Ferrari Testarossa, Toyota MR2, Mazda RX-7, Honda NSX, Lotus Esprit ont été tués par l'évolution des normes de sécurité piétons (les arêtes saillantes deviennent illégales), par les progrès des lampes (le xénon puis la LED rendent les optiques plus compactes), et par le coût (mécanismes complexes, pannes fréquentes). Plus aucune voiture neuve n'en propose depuis le début des années 2000. Une mort esthétique autant qu'industrielle.
### Le système Monéo (1999-2015) et le porte-monnaie électronique
La France a tenté, comme la Belgique avec Proton ou l'Allemagne avec GeldKarte, un porte-monnaie électronique pour les petits paiements. Le système n'a jamais convaincu : les commerçants y voyaient une commission supplémentaire, les consommateurs un complément inutile à leur carte bancaire qui faisait déjà l'affaire. L'arrivée du paiement sans contact NFC sur les cartes classiques a tué le concept. Ironie : Monéo a échoué parce qu'il était trop tôt *et* trop tard à la fois — trop tôt pour le sans-contact, trop tard pour s'imposer face à la carte bleue déjà universelle.
### Ethernet coaxial (10BASE5 et 10BASE2, 1973-fin des années 1990)
Pour les anciens du métier, ces noms évoquent encore des cauchemars : le « gros câble jaune » (Thicknet) et son cousin plus fin (Thinnet), les vampire taps, les terminaisons 50 ohms, et surtout l'angoisse de toute panne unique faisant tomber un segment entier de réseau. La paire torsadée (10BASE-T puis ses successeurs gigabit) a balayé tout cela en quelques années, parce qu'elle utilisait un câblage proche de celui du téléphone, et surtout une topologie en étoile bien plus diagnostiquable.
### La prise téléphonique en T (F-010), conjoncteur PTT français (vers 1910-2003)
Spécificité française tenace. Cette prise asymétrique, incompatible avec tout le reste de la planète, a survécu à plusieurs tentatives de standardisation avant que la prise RJ-11 (puis RJ-45) ne s'impose. Tout fabricant de matériel devait livrer en France un adaptateur spécifique — coût symbolique mais agaçant. Sa disparition coïncide avec celle du téléphone fixe lui-même.
### Le CD audio, le DVD, la disquette 3″½, la VHS
Quatre vagues, quatre dominations, quatre morts. Le **VHS** (1976-2008 industriellement) a écrasé le Betamax techniquement supérieur, gagné les guerres de format, équipé un milliard de foyers, et disparu en moins de dix ans face au DVD. Le **CD audio** (lancé en 1982) a vendu plus de 200 milliards d'unités et représentait 95 % du marché de la musique enregistrée en 2000 ; il en représente moins de 5 % en 2026. Le **DVD** (1995-fin 2010) a connu une trajectoire identique mais en plus court. La **disquette 3″½** (1981-milieu 2000) a survécu étonnamment longtemps après sa pertinence (1,44 Mo n'avait plus aucun sens dès les années 2000) parce qu'elle était partout, gravée dans les pilotes d'imprimantes, les BIOS, l'imaginaire de l'icône « enregistrer » — qui survit elle-même alors que personne sous trente ans n'a jamais touché une disquette physique.
### Le ZIP Iomega (1994-2003)
Une parenthèse dans la guerre du stockage amovible. 100 Mo puis 250 Mo de capacité, à un moment où la disquette plafonnait à 1,44 Mo et où le CD-R était encore confidentiel. Iomega a connu un moment de gloire boursière (multipliée par cent en 1995-1996), avant d'être tuée par le « click of death » (panne mécanique virale), la baisse du prix des CD-R, puis l'arrivée de la clé USB. Cas d'école d'une fenêtre d'opportunité de cinq ans, exploitée puis refermée par l'évolution du marché.
### Le baladeur cassette, puis CD, puis MP3 dédié
Le Walkman de Sony (1979) a inventé une catégorie. Le Discman l'a prolongée. Le MP3 dédié (iPod en tête, 2001-2014) l'a transformée. Le smartphone a tout absorbé. Une catégorie entière disparue en quarante ans parce qu'un appareil polyvalent rendait inutile chaque spécialisation successive.
### Le PDA (Personal Digital Assistant)
Palm Pilot, Psion, Handspring, Compaq iPaq : entre 1996 et 2007, des millions de cadres se déplaçaient avec un agenda électronique séparé, parfois équipé d'un clavier minuscule. L'iPhone les a éteints en une génération. Le PDA était la bonne idée à la mauvaise époque : il anticipait l'ordinateur de poche, mais sans connexion permanente, il ne pouvait être qu'un cahier numérique.
### Le télégramme et le télex
Le télégramme Morse (1844-fin XXe) a porté la diplomatie, la presse et le commerce mondial pendant 150 ans. Son successeur, le télex, ajoutait l'impression à distance et a structuré la finance internationale et la presse pendant trente ans avant d'être balayé par le fax puis l'e-mail. Western Union a cessé son service de télégrammes aux États-Unis en 2006. L'Inde, dernière utilisatrice administrative, l'a fermé en 2013.
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## IV. Les standards momifiés (officiellement morts, encore présents partout)
Sous-catégorie particulièrement intéressante : les techniques que tout le monde croit enterrées mais qui survivent dans des recoins de l'infrastructure.
### Le fax (1947-...)
Officiellement obsolète depuis vingt ans, le télécopieur reste irréductible dans certains secteurs : médecine japonaise, administration allemande, professions juridiques françaises, hôpitaux américains. La raison n'est ni technique ni économique, elle est **juridique** et **culturelle** : dans plusieurs juridictions, un fax fait preuve, un e-mail non. Et beaucoup de cabinets de juristes l'utilisent encore parce que leurs clients institutionnels l'utilisent encore parce que leurs clients institutionnels l'utilisent encore. Inertie pure.
### Le COBOL (1959-...)
Personne n'apprend plus le COBOL à l'école, et pourtant l'essentiel des transactions bancaires mondiales transite encore par du code COBOL écrit dans les années 1970-1980. La pandémie de 2020 a révélé que plusieurs États américains cherchaient désespérément des programmeurs COBOL pour ajuster leurs systèmes d'allocation chômage. Le **mainframe** lui-même (IBM Z) reste vendu et utilisé. Une infrastructure « morte » qui fait tourner la planète.
### Fortran, Lisp et les langages de programmation zombies
Fortran (1957) reste le langage des codes de simulation scientifique massive. Lisp (1958) a engendré des descendants vivants (Clojure, Scheme). Smalltalk a influencé tout ce qui s'écrit aujourd'hui en orienté objet. Une partie de l'industrie tourne sur des bases conceptuelles soixantenaires.
### IPv4 (1981-...)
Internet est officiellement à court d'adresses IPv4 depuis 2011. IPv6 existe depuis 1998. La transition est censée se faire « depuis longtemps ». En réalité, IPv4 fonctionne toujours pour l'immense majorité des connexions, par superposition de NAT, de CGNAT et de bricolages. L'inertie d'un protocole de réseau planétaire est telle qu'on n'éteint pas un IPv4 — on attend qu'il s'éteigne tout seul, dans peut-être vingt ans.
### Les DRM, hydre éternelle
Les protections de contenus méritent une mention spéciale. Listons : zonage DVD, CSS, Macrovision (analogique), CGMS, HDCP, AACS, VCMS/AV, Cinavia, BD+, SCMS, Copy Control, FairPlay (Apple), TPM, BitLocker, Lightweight Content Protection, et les écosystèmes propriétaires d'Adobe, Apple, Amazon, Microsoft, Google, sans compter les Widevine, PlayReady et FairPlay Streaming qui régissent aujourd'hui Netflix et consorts.
Tous, **tous**, ont été contournés dans les mois ou années suivant leur déploiement. Aucun n'a été abandonné pour autant. Pourquoi ? Parce que leur fonction n'est pas vraiment d'empêcher la copie — c'est de fournir un cadre juridique. Aux États-Unis, le DMCA (1998) criminalise le contournement de DRM, même quand cette protection est triviale. Le DRM est moins un dispositif technique qu'un **artefact légal**, qui sert à donner prise au droit. C'est ce qui explique sa résilience malgré son inefficacité technique chronique.
### Les protocoles SS7 et les standards télécoms historiques
Le réseau téléphonique mondial repose toujours, pour son architecture de signalisation, sur SS7 (1975), protocole notoirement peu sécurisé qu'on patche en surface sans jamais oser le remplacer. C'est par SS7 qu'on peut, encore aujourd'hui, intercepter certains SMS d'authentification à deux facteurs — raison pour laquelle les banques migrent vers d'autres méthodes.
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## V. Les paris incertains
Catégorie vivante, dont on ne sait pas encore si elle relève du flop ou de la révolution.
### Le Metaverse version Meta (annoncé en 2021)
Le concept est ancien — Neal Stephenson l'a popularisé dans *Snow Crash* en 1992, et William Gibson l'avait préfiguré dès *Neuromancien* (1984). La réalisation par Meta a englouti des dizaines de milliards de dollars sans trouver son public. Horizon Worlds est devenu un mème pour ses avatars sans jambes et ses environnements vides. Mark Zuckerberg a discrètement réorienté l'entreprise vers l'IA générative en 2023. Le métavers n'est pas mort, mais il ressemble de plus en plus à Second Life vingt ans plus tard : une technologie en quête d'un usage de masse qu'aucun budget marketing ne parvient à inventer.
### Bitcoin comme monnaie (2009-…)
Conçu comme « monnaie électronique pair-à-pair » dans le whitepaper de Satoshi Nakamoto, le Bitcoin est devenu autre chose : une réserve de valeur spéculative, un instrument financier coté, un objet de patrimoine numérique pour libertariens et investisseurs institutionnels. Il a presque entièrement échoué comme **moyen de paiement** — sauf au Salvador, expérience controversée et largement décevante. Les transactions sont trop lentes, trop coûteuses, trop volatiles pour acheter un café. Bitcoin a réussi en devenant exactement ce qu'il ne voulait pas être : de l'or numérique.
### Les NFT et la propriété numérique (2016-2022, puis...)
Bulle spectaculaire en 2021. Effondrement en 2022. Aujourd'hui, le marché secondaire des NFT artistiques s'est effondré de plus de 95 % en volume. Pour autant, l'idée sous-jacente — un mécanisme cryptographique permettant de prouver la propriété d'un objet numérique unique — reste théoriquement intéressante pour les billets de spectacle, les certificats académiques, certaines preuves d'identité. Le mot « NFT » est probablement mort ; les usages sous-jacents pourraient ressusciter sous un autre nom.
### L'intelligence artificielle générative (2022-...)
Trop tôt pour juger. À la date où s'écrit cet essai (printemps 2026), ChatGPT a trois ans et demi. L'IA générative est manifestement utile, manifestement adoptée à très grande échelle, mais elle pose des questions économiques (où sont les profits ? combien ça consomme ?), épistémiques (qu'est-ce qu'un savoir si une machine peut le simuler ?) et sociales (que fait-on des métiers déplacés ?) qui ne sont pas résolues. Possible révolution comparable à l'imprimerie, possible bulle comparable à la fibre optique de 2000. Probablement les deux à la fois, selon les usages.
### L'ordinateur quantique
Promesse depuis Feynman (1981). Des qubits existent en laboratoire, des entreprises (IBM, Google, IonQ) annoncent régulièrement des « avantages quantiques » sur des problèmes très spécifiques. Mais l'ordinateur quantique universel utile aux entreprises reste hors de portée. Le pari est ouvert. La cryptographie post-quantique se prépare au cas où.
### La blockchain hors cryptomonnaies
Des centaines de pilotes lancés depuis 2016 dans la traçabilité alimentaire, l'identité numérique, les chaînes logistiques, les votes électroniques. Très peu en production réelle. Une base de données distribuée traditionnelle, dans la plupart des cas, fait le même travail en plus simple et moins cher. Le mot « blockchain » a quasiment disparu des présentations d'entreprises en 2024-2025, sans que la technologie soit officiellement enterrée. Elle ressuscitera peut-être ; pour l'instant, elle dort.
### La réalité augmentée grand public
Distincte de la VR : la RA superpose des informations au monde réel, sans masquer la vision. Pokemon Go en a montré le potentiel ludique en 2016. Snapchat et Instagram ont normalisé les filtres. Mais les lunettes RA grand public capables d'afficher des informations utiles toute la journée n'existent toujours pas — questions de batterie, de champ de vision, de chaleur, de poids, et l'éternel problème social déjà soulevé par Google Glass.
### L'hydrogène comme vecteur énergétique mainstream
Toujours « la solution de demain » pour les voitures, les camions, le chauffage, l'aviation. La voiture électrique à batterie a tranché pour les véhicules légers. L'hydrogène garde de vraies perspectives pour les usages lourds (sidérurgie, marine, aviation long-courrier), mais pas comme révolution généralisée de l'énergie. Cas typique d'une technologie qui ne percera pas comme on l'a promise, mais trouvera sa place dans des niches industrielles.
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## VI. Les zombies tenaces
Pour finir, ces techniques qu'on a déclarées mortes plusieurs fois et qui reviennent.
### Le CD-R (depuis 1988, buzz en 1998)
Officiellement obsolète à chaque génération. Toujours en vente en grande surface en 2026, parce qu'il reste le moyen le plus simple de transmettre un fichier à un proche peu équipé numériquement, ou de garantir une archive familiale physique. Marché résiduel mais persistant.
### Le vinyle
Mort officiel en 1990. Renaissance depuis 2010. Le vinyle vend aujourd'hui davantage que le CD aux États-Unis. Le triomphe du streaming a, paradoxalement, recréé un désir d'objet physique tangible, rituel, esthétique. Ce que le vinyle a réussi à devenir : pas un format de masse, mais une expérience culturelle.
### La cassette audio
Même phénomène à échelle réduite. Renaissance dans certaines scènes musicales indépendantes (rap, lo-fi, expérimental) parce que c'est bon marché à produire et que cela permet une économie d'autoédition.
### Le courrier postal physique
Décroît, mais ne meurt pas. La Poste française a perdu près de 70 % de son volume de courrier en vingt ans, mais le secteur du colis explose (e-commerce), ce qui finance la structure. Et pour certains usages (recommandé avec accusé de réception, démarches administratives, valeur sentimentale), le papier reste irremplaçable.
### Le clavier QWERTY (et AZERTY)
Conçu en 1873 pour ralentir les frappeurs de machines à écrire et éviter que les marteaux ne s'entrechoquent. Inadapté à l'ère numérique. Le clavier Dvorak (1936) et plusieurs alternatives (BÉPO en français) sont objectivement plus rapides et ergonomiques. Aucun n'a percé. **Effet de réseau pur** : tout le monde tape en QWERTY/AZERTY parce que tout le monde tape en QWERTY/AZERTY. Cas d'école en économie de l'innovation, étudié dès les années 1980 par Paul David sous le nom de *path dependency*.
### Les emojis
Inventés au Japon dans les années 1990 pour des téléphones portables. Considérés longtemps comme un gadget enfantin par le monde occidental sérieux. Devenus, en 2026, un mode de communication paralinguistique standardisé par le consortium Unicode, débattu dans les négociations diplomatiques sur leur ajout, intégré aux interfaces de tous les systèmes. Une technique mineure devenue infrastructure.
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## Pourquoi certaines technologies percent et d'autres non : quelques régularités
À regarder cet inventaire dans son ensemble, plusieurs régularités émergent. Aucune n'est une loi, toutes sont des tendances.
**1. Le timing prime sur l'idée.** Le PDA, la tablette, la voiture électrique, la visioconférence, le casque VR : aucune de ces catégories n'a été inventée par celui qui a fini par les imposer. La bonne idée trop tôt vaut souvent moins qu'une idée moins originale au bon moment.
**2. Un standard battu n'est pas un standard inférieur.** Le VHS battant le Betamax, le QWERTY battant le Dvorak, le HD DVD perdant face au Blu-ray, le PC IBM battant l'Apple II : la qualité technique compte beaucoup moins qu'on ne le croit face à la distribution, à l'écosystème d'éditeurs, au prix d'entrée, à l'effet de réseau.
**3. Les technologies qui réussissent disparaissent.** Le réseau électrique, le protocole TCP/IP, le navigateur web, l'air conditionné : on n'y pense plus, on les utilise comme de l'eau courante. Une technologie réellement réussie devient invisible. À l'inverse, une technologie dont on parle beaucoup est souvent une technologie en quête de légitimité (Metaverse, blockchain) ou de modèle économique (IA générative en 2026).
**4. Le pire ennemi d'une technologie est rarement une technologie meilleure, c'est une technologie *suffisante* et *générale*.** Le PDA n'a pas été battu par un PDA meilleur, mais par le smartphone. Le baladeur MP3 n'a pas été battu par un baladeur meilleur, mais par le smartphone. Le GPS dédié, l'appareil photo compact, le Minitel, l'agenda papier, le réveil-matin, la calculatrice : balayés par le même appareil multifonction. L'histoire récente de la technologie est une histoire d'absorption.
**5. La régulation et le droit sculptent les technologies au moins autant que le marché.** Les phares escamotables meurent de normes piétons. Le DRM survit grâce au DMCA. Le fax survit grâce à sa valeur juridique. L'IA générative se reconfigure en 2025-2026 selon l'AI Act européen. Aucune technologie ne flotte hors du contexte institutionnel.
**6. L'inertie infrastructurelle est immense.** IPv4, COBOL, SS7, le câble cuivré qui dessert encore des millions de foyers : changer une infrastructure mondiale, même quand son successeur existe et fonctionne, prend des décennies. Les pays riches sont souvent ceux qui changent le plus lentement, parce qu'ils ont le plus à remplacer.
**7. Les technologies « ratées » alimentent souvent les suivantes.** Second Life nourrit la pensée du métavers. Le Newton d'Apple (1993, échec) nourrit l'iPhone. Webvan (1999, faillite spectaculaire) préfigure Amazon Fresh. Une technologie qui échoue n'est pas perdue : elle laisse des composants, des leçons, des compétences. L'écosystème de l'innovation a besoin de ses cimetières.
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## En conclusion
Cette liste n'est pas une liste de perdants. C'est une liste de cas — de configurations particulières entre une intuition, un contexte économique, une infrastructure disponible, un cadre légal, un imaginaire collectif et un usage réel. Quand ces six facteurs s'alignent, la technologie « perce ». Quand un seul manque, elle stagne. Quand deux manquent, elle meurt.
La voiture volante restera probablement éternellement en attente, parce que sa promesse contredit la physique. La conduite autonome de niveau 5 viendra peut-être, mais probablement pas comme on l'a promise. L'IA générative est en train de se faire ou de se défaire devant nous, et il est trop tôt pour dire de quel côté du tableau elle finira. Le métavers est en sursis ; les NFT sont en sommeil ; la blockchain hors monnaie est en hibernation prolongée.
Pendant ce temps, des techniques qu'on croit immémoriales — le clavier d'il y a 150 ans, le langage de programmation d'il y a 70 ans, le protocole réseau d'il y a 45 ans — continueront sans bruit à faire tourner la planète. La vraie question, pour un observateur de l'innovation, n'est probablement pas « qu'est-ce qui va percer ? » mais « qu'est-ce qui résiste depuis si longtemps qu'on a oublié pourquoi ? ».
C'est dans cette zone, entre les ruines visibles et les fondations oubliées, que se joue l'histoire réelle des techniques.
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# Ces technologies qui n'ont jamais vraiment percé
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*Essai sur les promesses, les flops et les fantômes de l'innovation*
Certaines technologies n'ont jamais trouvé leur public : trop chères, trop en avance, ou simplement sans réponse à un vrai besoin. D'autres ont brillé un temps avant de s'éteindre, et quelques-unes restent à l'état de promesse. Petit inventaire, forcément subjectif.
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## Les flops et faux départs
Il existe, dans l'histoire des techniques, une zone d'ombre fascinante : celle des objets, des standards et des inventions qui auraient dû changer le monde — et ne l'ont pas fait. On y trouve des concepts géniaux nés trop tôt, des produits brillamment exécutés mais sans public, des paris industriels colossaux engloutis par un changement d'usage imprévu, et quelques utopies tenaces qui survivent depuis cinquante ans à l'épreuve de la réalité, toujours promises pour « dans dix ans ».
- **Second Life** (1999–…, pic médiatique 2003-2007) — l'ancêtre des métavers, jamais devenu mainstream.
- **Télévision 3D / stéréoscopique** (2009-2017, expérimentations dès 1838) — un engouement éphémère, des lunettes encombrantes, peu de contenu.
- **Cinéma odorama** (1975-2010) — une dizaine d'expériences, jamais industrialisé.
- **CD-R autogravable** (vers 2005) — une curiosité commerciale rapidement balayée par le numérique en ligne.
Cet inventaire est volontairement subjectif. Il ne prétend ni à l'exhaustivité ni à la neutralité : il cherche plutôt à dessiner une cartographie raisonnée des échecs technologiques, parce qu'on apprend souvent davantage des routes abandonnées que des autoroutes triomphantes. Pour qu'une technologie « perce », il faut bien plus qu'une bonne idée : il faut un coût acceptable, une infrastructure compatible, un usage clair, un effet de réseau, parfois un peu de chance — et surtout, ne pas arriver en même temps qu'un concurrent meilleur ou moins cher. Beaucoup d'inventions cochent quatre cases sur cinq et passent quand même à la trappe.
## Les rêves jamais (encore) réalisés
Voici donc une exploration en six tableaux, du plus mort au plus vivant : les flops retentissants, les rêves jamais réalisés, les technologies qui ont eu leur heure et se sont éteintes, les standards momifiés, les paris encore ouverts, et les zombies — ces techniques que tout le monde croit mortes et qui s'accrochent.
- La **voiture volante**
- Les **chaussures à laçage automatique**
- La **conduite autonome** de niveau 5
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## Les technologies qui ont fait leur temps
## I. Les flops et faux départs
- **Phares escamotables** des voitures (1960-1990)
- **Monéo** et autres solutions monétiques (1999-2015)
- **Minitel** (1980-2012)
- **Téléphone RTC** (1876-2018)
- **Ethernet coaxial** 10BASE5 puis 10BASE2 (1973-fin des années 1990)
- **Prise en T / F-010**, conjoncteur PTT (vers 1910-2003)
- **CD Audio**, **DVD**, **disquette 3″½**, **VHS**
- **ZIP Iomega** (1994-2003)
Certaines technologies n'ont pas seulement échoué : elles ont échoué bruyamment, avec articles de presse, lancements en grande pompe et désillusions à proportion. Elles forment le panthéon des cas d'école que l'on enseigne dans les écoles de commerce.
## Les paris incertains
### Second Life (1999–…, pic médiatique 2003-2007)
- **Metaverse** version Meta (annoncé en 2021) — concept ancien (Snow Crash, 1992), réalisation toujours en quête de public.
- **Bitcoin** comme monnaie (2009-…) — réserve de valeur spéculative plutôt que moyen de paiement.
- **NFT** et propriété numérique (2016-…) — bulle dégonflée, usages réels encore rares.
- **DRM** et protections de contenus (depuis les années 1980) — zonage DVD, CSS, Macrovision, CGMS, HDCP, AACS, VCMS/AV, Cinavia, BD+, SCMS, Copy Control, FairPlay, TPM, BitLocker, Lightweight Content Protection, ainsi que les DRM d'Adobe, Apple, Amazon et Microsoft. Toujours contournés, jamais abandonnés.
L'ancêtre des métavers. Linden Lab proposait un monde virtuel persistant, peuplé d'avatars, doté de sa propre économie (le Linden dollar, convertible en vrais dollars) et de sa propre géographie achetable au mètre carré. Les médias s'enflamment au milieu des années 2000 : des entreprises y ouvrent des « bureaux virtuels », IBM, Reuters, l'ambassade de Suède, et même des universités y donnent des cours. Puis, plus rien — ou presque. Second Life existe toujours, conserve une communauté fidèle de quelques centaines de milliers d'utilisateurs réguliers, mais n'est jamais devenu mainstream. Le smartphone est arrivé entre-temps : pourquoi habiter un avatar quand on peut publier sa vraie vie sur Instagram ? Et surtout, Second Life se présentait comme un *lieu* alors que les utilisateurs voulaient des *interactions*. L'erreur de cadrage est instructive : Meta la reproduira intégralement quinze ans plus tard.
## En fin de vie
### La télévision 3D stéréoscopique (2009-2017)
- **CD-R** (depuis 1988, buzz en 1998)
- **Télécopieur** (1947-…, premiers essais dès 1851)
L'engouement post-*Avatar* (2009) a poussé tous les constructeurs à embarquer la 3D dans leurs téléviseurs haut de gamme. Pendant cinq ans, impossible d'acheter une télé premium sans cette fonction. Le problème ? Lunettes encombrantes, parfois actives et coûteuses, fatigue oculaire, contenu rare et souvent médiocre, et surtout : personne n'avait demandé la 3D à la maison. La stéréoscopie au cinéma fonctionne parce qu'on s'y rend pour une expérience exceptionnelle. À la maison, on regarde la télé en mangeant, en discutant, en regardant son téléphone — usages tous incompatibles avec des lunettes. La filière s'est éteinte sans cérémonie vers 2017, sans un communiqué d'adieu. Anecdote piquante : la stéréoscopie est en réalité une technologie de **1838**, inventée par Charles Wheatstone — la télé 3D de 2010 a juste mis 172 ans à échouer.
Et vous, quelles technologies ajouteriez-vous à cette liste ?
### Le cinéma odorama et les expériences sensorielles augmentées
Diffuser des odeurs synchronisées avec l'image semble être une idée qui revient tous les vingt ans depuis le Smell-O-Vision de 1960. *Polyester* de John Waters (1981) distribuait des cartes à gratter. Le 4DX moderne pulvérise toujours des parfums dans certaines salles. Mais ni le coût (cartouches, climatisation, nettoyage), ni la latence (l'odeur arrive après l'image), ni la persistance (l'odeur précédente n'est jamais évacuée à temps) n'ont jamais été résolus. Et fondamentalement : le cinéma est déjà un art de synthèse — vouloir l'« augmenter » par l'odorat, c'est ne pas comprendre qu'on y va précisément pour son abstraction.
### Le CD-R autogravable comme produit grand public (autour de 2005)
Brève parenthèse historique : les chaînes hi-fi avec graveur de CD intégré, vendues quelques années à grand renfort de publicité, étaient déjà obsolètes à leur sortie. Le téléchargement légal (iTunes Music Store ouvre en 2003) et le piratage (Napster, Kazaa) tuaient le concept en temps réel. Qui voudrait graver un CD audio quand un baladeur MP3 contient mille morceaux ? La technologie était soignée, le timing catastrophique.
### Les ardoises numériques avant l'iPad
Microsoft a tenté la « Tablet PC » dès 2002, dix ans avant Apple. Bill Gates en personne en avait fait son combat. Échec total. Le matériel était lourd, l'autonomie ridicule, le système d'exploitation (Windows XP Tablet Edition) inadapté au tactile, le stylet imposé. Apple a réussi en 2010 ce que Microsoft avait raté en 2002, avec la même idée. Leçon : une technologie ne « perce » pas parce qu'elle existe, mais parce que tout son écosystème (composants, logiciel, prix, usage) bascule en même temps.
### Google Glass (2013-2015)
L'archétype du produit techniquement réussi et socialement impossible. Les lunettes connectées de Google fonctionnaient — pas brillamment, mais elles fonctionnaient. Sauf qu'elles posaient une question à laquelle Google n'avait pas de réponse : que faisait-on socialement face à quelqu'un qui pouvait potentiellement filmer et reconnaître les visages en permanence ? Le terme « glasshole » est apparu en quelques mois. Le projet a été rangé. Apple a tenté sa version (Vision Pro, 2024) avec un masque immersif qui isole au lieu d'augmenter — pari opposé, succès également incertain.
### Le Segway (2001-2020)
Devait « réinventer la ville ». N'a réinventé que les tours de Las Vegas pour touristes en bermuda. Le prix (autour de 5 000 dollars), le poids, la réglementation floue et surtout l'effet ridicule — il est très difficile de paraître sérieux sur un Segway — ont condamné le projet. Sa descendance plus modeste (trottinettes électriques, hoverboards, gyroroues) a en revanche fait sa place dans les villes, parce qu'elle ne se prenait pas pour l'avenir du transport urbain.
### Le Minidisc de Sony (1992-2013)
Magnifique objet, parfaitement conçu, totalement raté hors du Japon. Le Minidisc combinait la portabilité de la cassette, la qualité du CD et la réinscriptibilité. Sony, comptant sur sa puissance industrielle et son contrôle des labels, refuse d'ouvrir le format au PC pendant des années. Pendant ce temps, le MP3 et l'iPod transforment le marché. Le Minidisc reste un trésor d'audiophile et un cas d'école sur les méfaits du contrôle excessif d'un format propriétaire.
### Le HD DVD (2006-2008)
Guerre des formats classique contre Blu-ray, perdue en deux ans. Toshiba avait techniquement un produit comparable, parfois moins cher, mais Sony a remporté l'arbitrage des studios — décisif quand on parle de support physique de cinéma. À peine la guerre gagnée, le Blu-ray lui-même commençait à devenir obsolète face au streaming. Pyrrhus aurait reconnu sa victoire.
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## II. Les rêves jamais (encore) réalisés
Cette catégorie est différente : ce ne sont pas des produits ratés, ce sont des promesses récurrentes. Tous les vingt ans, quelqu'un les annonce comme imminentes. Tous les vingt ans, elles repoussent leur date d'arrivée d'une décennie.
### La voiture volante
Promise depuis les années 1920. *Popular Mechanics* en publiait des couvertures dans les années 1950. *Retour vers le futur II* la programmait pour 2015. En 2026, quelques prototypes d'eVTOL (taxis aériens électriques à décollage vertical) volent en conditions contrôlées, mais aucune solution n'a résolu les trois problèmes fondamentaux : la consommation énergétique (voler coûte vingt fois plus que rouler), la gestion du trafic aérien à basse altitude au-dessus des villes, et la sécurité (un véhicule terrestre en panne s'arrête ; un véhicule aérien en panne tombe). La voiture volante restera probablement éternellement « pour bientôt » parce qu'elle suppose résolus des problèmes physiques, pas seulement technologiques.
### Les chaussures à laçage automatique
Promises par *Retour vers le futur II* pour 2015. Nike a produit en édition limitée les *MAG* en 2016, puis les *Adapt BB* en 2019. Le produit existe, donc, mais comme curiosité, pas comme catégorie. La raison est presque vexante : lacer ses chaussures n'est pas un problème. Personne ne se réveille en pensant « ah, si seulement mes lacets se serraient tout seuls ». C'est un excellent exemple de **technologie en quête d'un problème**.
### La conduite autonome de niveau 5
Le niveau 5, dans la classification SAE, désigne un véhicule capable de rouler partout, par tous les temps, sans intervention humaine. Promis pour 2020 par Elon Musk (qui le reprédit régulièrement depuis), pour 2021 par Google, pour 2025 par à peu près tout le monde. La réalité de 2026 : Waymo et quelques concurrents opèrent des taxis sans chauffeur dans une poignée de villes américaines, sur des trajets cartographiés au centimètre, par beau temps. Le niveau 4 partiel existe. Le niveau 5 universel reste hors de portée parce que conduire n'est pas seulement un problème de perception et de contrôle, c'est un problème de **négociation sociale** entre conducteurs, piétons, contextes culturels — chose que l'IA actuelle gère mal.
### La fusion nucléaire civile
« Toujours pour dans trente ans », dit la blague, depuis... soixante-dix ans. Le projet ITER en France brûle des milliards depuis 1985. En décembre 2022, le National Ignition Facility américain a atteint pour la première fois un gain énergétique net dans une réaction de fusion par confinement inertiel — moment historique, mais qui produit moins d'énergie que les lasers qui ont déclenché la réaction, une fois compté tout l'écosystème. La fusion arrivera peut-être, mais probablement pas pour résoudre la crise climatique : elle est en retard d'au moins une crise.
### Le casque de réalité virtuelle grand public
Promesse depuis le *Virtual Boy* de Nintendo en 1995 (un échec retentissant). Le Meta Quest a fini par produire un casque accessible et techniquement convaincant, mais l'usage reste minoritaire : jeu vidéo, simulation professionnelle, et c'est à peu près tout. La VR souffre du même problème que la 3D télévisée : elle isole là où les usages numériques modernes connectent. On peut regarder Netflix avec quelqu'un d'autre. On joue rarement en VR avec sa conjointe à côté.
### Le téléphone à hologramme façon *Star Wars*
Tout le monde l'attend depuis 1977. Aucun progrès sérieux. Les « hologrammes » de concerts (Tupac à Coachella, ABBA à Londres) sont des projections 2D sur des films transparents — un truc de music-hall vieux de 150 ans, baptisé « illusion de Pepper ». La vraie holographie en volume reste un objet de laboratoire.
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## III. Les technologies qui ont fait leur temps
Catégorie noble : celles qui ont gagné, parfois pendant des décennies, et sont mortes parce que mieux est arrivé. Aucune honte à cela — c'est même la définition du progrès.
### Le Minitel (1980-2012)
Cas français unique. Le Minitel a précédé le Web de quinze ans, atteint 9 millions de terminaux à son apogée, hébergé une économie florissante de services (banques, voyages, messagerie rose) et habitué toute une génération de Français à la consultation d'informations en ligne. Il a aussi peut-être *retardé* l'adoption d'Internet en France, parce que les opérateurs et les éditeurs avaient construit leurs revenus sur le modèle kiosque (facturation à la minute par France Télécom) — modèle qu'Internet pulvérisait. Le Minitel est un exemple instructif de **piège du leader** : être pionnier crée des dépendances qui freinent la transition vers le standard mondial suivant.
### Le téléphone RTC (1876-2018 en France)
Le réseau téléphonique commuté, basé sur la commutation de circuits inventée par Bell, a structuré la communication mondiale pendant cent quarante ans. Sa fermeture progressive (en France, plus de nouveaux abonnements depuis 2018, extinction technique programmée par lots jusqu'en 2030) marque la fin d'une époque où une infrastructure physique mondiale était dédiée à un seul usage — la voix humaine. Tout passe désormais en VoIP, en paquets IP indifférenciés. Le téléphone ne sait plus qu'il est un téléphone.
### Les phares escamotables des voitures (1960-1990)
Une élégance disparue. Les phares qui se relevaient sur les Lamborghini Countach, Ferrari Testarossa, Toyota MR2, Mazda RX-7, Honda NSX, Lotus Esprit ont été tués par l'évolution des normes de sécurité piétons (les arêtes saillantes deviennent illégales), par les progrès des lampes (le xénon puis la LED rendent les optiques plus compactes), et par le coût (mécanismes complexes, pannes fréquentes). Plus aucune voiture neuve n'en propose depuis le début des années 2000. Une mort esthétique autant qu'industrielle.
### Le système Monéo (1999-2015) et le porte-monnaie électronique
La France a tenté, comme la Belgique avec Proton ou l'Allemagne avec GeldKarte, un porte-monnaie électronique pour les petits paiements. Le système n'a jamais convaincu : les commerçants y voyaient une commission supplémentaire, les consommateurs un complément inutile à leur carte bancaire qui faisait déjà l'affaire. L'arrivée du paiement sans contact NFC sur les cartes classiques a tué le concept. Ironie : Monéo a échoué parce qu'il était trop tôt *et* trop tard à la fois — trop tôt pour le sans-contact, trop tard pour s'imposer face à la carte bleue déjà universelle.
### Ethernet coaxial (10BASE5 et 10BASE2, 1973-fin des années 1990)
Pour les anciens du métier, ces noms évoquent encore des cauchemars : le « gros câble jaune » (Thicknet) et son cousin plus fin (Thinnet), les vampire taps, les terminaisons 50 ohms, et surtout l'angoisse de toute panne unique faisant tomber un segment entier de réseau. La paire torsadée (10BASE-T puis ses successeurs gigabit) a balayé tout cela en quelques années, parce qu'elle utilisait un câblage proche de celui du téléphone, et surtout une topologie en étoile bien plus diagnostiquable.
### La prise téléphonique en T (F-010), conjoncteur PTT français (vers 1910-2003)
Spécificité française tenace. Cette prise asymétrique, incompatible avec tout le reste de la planète, a survécu à plusieurs tentatives de standardisation avant que la prise RJ-11 (puis RJ-45) ne s'impose. Tout fabricant de matériel devait livrer en France un adaptateur spécifique — coût symbolique mais agaçant. Sa disparition coïncide avec celle du téléphone fixe lui-même.
### Le CD audio, le DVD, la disquette 3″½, la VHS
Quatre vagues, quatre dominations, quatre morts. Le **VHS** (1976-2008 industriellement) a écrasé le Betamax techniquement supérieur, gagné les guerres de format, équipé un milliard de foyers, et disparu en moins de dix ans face au DVD. Le **CD audio** (lancé en 1982) a vendu plus de 200 milliards d'unités et représentait 95 % du marché de la musique enregistrée en 2000 ; il en représente moins de 5 % en 2026. Le **DVD** (1995-fin 2010) a connu une trajectoire identique mais en plus court. La **disquette 3″½** (1981-milieu 2000) a survécu étonnamment longtemps après sa pertinence (1,44 Mo n'avait plus aucun sens dès les années 2000) parce qu'elle était partout, gravée dans les pilotes d'imprimantes, les BIOS, l'imaginaire de l'icône « enregistrer » — qui survit elle-même alors que personne sous trente ans n'a jamais touché une disquette physique.
### Le ZIP Iomega (1994-2003)
Une parenthèse dans la guerre du stockage amovible. 100 Mo puis 250 Mo de capacité, à un moment où la disquette plafonnait à 1,44 Mo et où le CD-R était encore confidentiel. Iomega a connu un moment de gloire boursière (multipliée par cent en 1995-1996), avant d'être tuée par le « click of death » (panne mécanique virale), la baisse du prix des CD-R, puis l'arrivée de la clé USB. Cas d'école d'une fenêtre d'opportunité de cinq ans, exploitée puis refermée par l'évolution du marché.
### Le baladeur cassette, puis CD, puis MP3 dédié
Le Walkman de Sony (1979) a inventé une catégorie. Le Discman l'a prolongée. Le MP3 dédié (iPod en tête, 2001-2014) l'a transformée. Le smartphone a tout absorbé. Une catégorie entière disparue en quarante ans parce qu'un appareil polyvalent rendait inutile chaque spécialisation successive.
### Le PDA (Personal Digital Assistant)
Palm Pilot, Psion, Handspring, Compaq iPaq : entre 1996 et 2007, des millions de cadres se déplaçaient avec un agenda électronique séparé, parfois équipé d'un clavier minuscule. L'iPhone les a éteints en une génération. Le PDA était la bonne idée à la mauvaise époque : il anticipait l'ordinateur de poche, mais sans connexion permanente, il ne pouvait être qu'un cahier numérique.
### Le télégramme et le télex
Le télégramme Morse (1844-fin XXe) a porté la diplomatie, la presse et le commerce mondial pendant 150 ans. Son successeur, le télex, ajoutait l'impression à distance et a structuré la finance internationale et la presse pendant trente ans avant d'être balayé par le fax puis l'e-mail. Western Union a cessé son service de télégrammes aux États-Unis en 2006. L'Inde, dernière utilisatrice administrative, l'a fermé en 2013.
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## IV. Les standards momifiés (officiellement morts, encore présents partout)
Sous-catégorie particulièrement intéressante : les techniques que tout le monde croit enterrées mais qui survivent dans des recoins de l'infrastructure.
### Le fax (1947-...)
Officiellement obsolète depuis vingt ans, le télécopieur reste irréductible dans certains secteurs : médecine japonaise, administration allemande, professions juridiques françaises, hôpitaux américains. La raison n'est ni technique ni économique, elle est **juridique** et **culturelle** : dans plusieurs juridictions, un fax fait preuve, un e-mail non. Et beaucoup de cabinets de juristes l'utilisent encore parce que leurs clients institutionnels l'utilisent encore parce que leurs clients institutionnels l'utilisent encore. Inertie pure.
### Le COBOL (1959-...)
Personne n'apprend plus le COBOL à l'école, et pourtant l'essentiel des transactions bancaires mondiales transite encore par du code COBOL écrit dans les années 1970-1980. La pandémie de 2020 a révélé que plusieurs États américains cherchaient désespérément des programmeurs COBOL pour ajuster leurs systèmes d'allocation chômage. Le **mainframe** lui-même (IBM Z) reste vendu et utilisé. Une infrastructure « morte » qui fait tourner la planète.
### Fortran, Lisp et les langages de programmation zombies
Fortran (1957) reste le langage des codes de simulation scientifique massive. Lisp (1958) a engendré des descendants vivants (Clojure, Scheme). Smalltalk a influencé tout ce qui s'écrit aujourd'hui en orienté objet. Une partie de l'industrie tourne sur des bases conceptuelles soixantenaires.
### IPv4 (1981-...)
Internet est officiellement à court d'adresses IPv4 depuis 2011. IPv6 existe depuis 1998. La transition est censée se faire « depuis longtemps ». En réalité, IPv4 fonctionne toujours pour l'immense majorité des connexions, par superposition de NAT, de CGNAT et de bricolages. L'inertie d'un protocole de réseau planétaire est telle qu'on n'éteint pas un IPv4 — on attend qu'il s'éteigne tout seul, dans peut-être vingt ans.
### Les DRM, hydre éternelle
Les protections de contenus méritent une mention spéciale. Listons : zonage DVD, CSS, Macrovision (analogique), CGMS, HDCP, AACS, VCMS/AV, Cinavia, BD+, SCMS, Copy Control, FairPlay (Apple), TPM, BitLocker, Lightweight Content Protection, et les écosystèmes propriétaires d'Adobe, Apple, Amazon, Microsoft, Google, sans compter les Widevine, PlayReady et FairPlay Streaming qui régissent aujourd'hui Netflix et consorts.
Tous, **tous**, ont été contournés dans les mois ou années suivant leur déploiement. Aucun n'a été abandonné pour autant. Pourquoi ? Parce que leur fonction n'est pas vraiment d'empêcher la copie — c'est de fournir un cadre juridique. Aux États-Unis, le DMCA (1998) criminalise le contournement de DRM, même quand cette protection est triviale. Le DRM est moins un dispositif technique qu'un **artefact légal**, qui sert à donner prise au droit. C'est ce qui explique sa résilience malgré son inefficacité technique chronique.
### Les protocoles SS7 et les standards télécoms historiques
Le réseau téléphonique mondial repose toujours, pour son architecture de signalisation, sur SS7 (1975), protocole notoirement peu sécurisé qu'on patche en surface sans jamais oser le remplacer. C'est par SS7 qu'on peut, encore aujourd'hui, intercepter certains SMS d'authentification à deux facteurs — raison pour laquelle les banques migrent vers d'autres méthodes.
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## V. Les paris incertains
Catégorie vivante, dont on ne sait pas encore si elle relève du flop ou de la révolution.
### Le Metaverse version Meta (annoncé en 2021)
Le concept est ancien — Neal Stephenson l'a popularisé dans *Snow Crash* en 1992, et William Gibson l'avait préfiguré dès *Neuromancien* (1984). La réalisation par Meta a englouti des dizaines de milliards de dollars sans trouver son public. Horizon Worlds est devenu un mème pour ses avatars sans jambes et ses environnements vides. Mark Zuckerberg a discrètement réorienté l'entreprise vers l'IA générative en 2023. Le métavers n'est pas mort, mais il ressemble de plus en plus à Second Life vingt ans plus tard : une technologie en quête d'un usage de masse qu'aucun budget marketing ne parvient à inventer.
### Bitcoin comme monnaie (2009-…)
Conçu comme « monnaie électronique pair-à-pair » dans le whitepaper de Satoshi Nakamoto, le Bitcoin est devenu autre chose : une réserve de valeur spéculative, un instrument financier coté, un objet de patrimoine numérique pour libertariens et investisseurs institutionnels. Il a presque entièrement échoué comme **moyen de paiement** — sauf au Salvador, expérience controversée et largement décevante. Les transactions sont trop lentes, trop coûteuses, trop volatiles pour acheter un café. Bitcoin a réussi en devenant exactement ce qu'il ne voulait pas être : de l'or numérique.
### Les NFT et la propriété numérique (2016-2022, puis...)
Bulle spectaculaire en 2021. Effondrement en 2022. Aujourd'hui, le marché secondaire des NFT artistiques s'est effondré de plus de 95 % en volume. Pour autant, l'idée sous-jacente — un mécanisme cryptographique permettant de prouver la propriété d'un objet numérique unique — reste théoriquement intéressante pour les billets de spectacle, les certificats académiques, certaines preuves d'identité. Le mot « NFT » est probablement mort ; les usages sous-jacents pourraient ressusciter sous un autre nom.
### L'intelligence artificielle générative (2022-...)
Trop tôt pour juger. À la date où s'écrit cet essai (printemps 2026), ChatGPT a trois ans et demi. L'IA générative est manifestement utile, manifestement adoptée à très grande échelle, mais elle pose des questions économiques (où sont les profits ? combien ça consomme ?), épistémiques (qu'est-ce qu'un savoir si une machine peut le simuler ?) et sociales (que fait-on des métiers déplacés ?) qui ne sont pas résolues. Possible révolution comparable à l'imprimerie, possible bulle comparable à la fibre optique de 2000. Probablement les deux à la fois, selon les usages.
### L'ordinateur quantique
Promesse depuis Feynman (1981). Des qubits existent en laboratoire, des entreprises (IBM, Google, IonQ) annoncent régulièrement des « avantages quantiques » sur des problèmes très spécifiques. Mais l'ordinateur quantique universel utile aux entreprises reste hors de portée. Le pari est ouvert. La cryptographie post-quantique se prépare au cas où.
### La blockchain hors cryptomonnaies
Des centaines de pilotes lancés depuis 2016 dans la traçabilité alimentaire, l'identité numérique, les chaînes logistiques, les votes électroniques. Très peu en production réelle. Une base de données distribuée traditionnelle, dans la plupart des cas, fait le même travail en plus simple et moins cher. Le mot « blockchain » a quasiment disparu des présentations d'entreprises en 2024-2025, sans que la technologie soit officiellement enterrée. Elle ressuscitera peut-être ; pour l'instant, elle dort.
### La réalité augmentée grand public
Distincte de la VR : la RA superpose des informations au monde réel, sans masquer la vision. Pokemon Go en a montré le potentiel ludique en 2016. Snapchat et Instagram ont normalisé les filtres. Mais les lunettes RA grand public capables d'afficher des informations utiles toute la journée n'existent toujours pas — questions de batterie, de champ de vision, de chaleur, de poids, et l'éternel problème social déjà soulevé par Google Glass.
### L'hydrogène comme vecteur énergétique mainstream
Toujours « la solution de demain » pour les voitures, les camions, le chauffage, l'aviation. La voiture électrique à batterie a tranché pour les véhicules légers. L'hydrogène garde de vraies perspectives pour les usages lourds (sidérurgie, marine, aviation long-courrier), mais pas comme révolution généralisée de l'énergie. Cas typique d'une technologie qui ne percera pas comme on l'a promise, mais trouvera sa place dans des niches industrielles.
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## VI. Les zombies tenaces
Pour finir, ces techniques qu'on a déclarées mortes plusieurs fois et qui reviennent.
### Le CD-R (depuis 1988, buzz en 1998)
Officiellement obsolète à chaque génération. Toujours en vente en grande surface en 2026, parce qu'il reste le moyen le plus simple de transmettre un fichier à un proche peu équipé numériquement, ou de garantir une archive familiale physique. Marché résiduel mais persistant.
### Le vinyle
Mort officiel en 1990. Renaissance depuis 2010. Le vinyle vend aujourd'hui davantage que le CD aux États-Unis. Le triomphe du streaming a, paradoxalement, recréé un désir d'objet physique tangible, rituel, esthétique. Ce que le vinyle a réussi à devenir : pas un format de masse, mais une expérience culturelle.
### La cassette audio
Même phénomène à échelle réduite. Renaissance dans certaines scènes musicales indépendantes (rap, lo-fi, expérimental) parce que c'est bon marché à produire et que cela permet une économie d'autoédition.
### Le courrier postal physique
Décroît, mais ne meurt pas. La Poste française a perdu près de 70 % de son volume de courrier en vingt ans, mais le secteur du colis explose (e-commerce), ce qui finance la structure. Et pour certains usages (recommandé avec accusé de réception, démarches administratives, valeur sentimentale), le papier reste irremplaçable.
### Le clavier QWERTY (et AZERTY)
Conçu en 1873 pour ralentir les frappeurs de machines à écrire et éviter que les marteaux ne s'entrechoquent. Inadapté à l'ère numérique. Le clavier Dvorak (1936) et plusieurs alternatives (BÉPO en français) sont objectivement plus rapides et ergonomiques. Aucun n'a percé. **Effet de réseau pur** : tout le monde tape en QWERTY/AZERTY parce que tout le monde tape en QWERTY/AZERTY. Cas d'école en économie de l'innovation, étudié dès les années 1980 par Paul David sous le nom de *path dependency*.
### Les emojis
Inventés au Japon dans les années 1990 pour des téléphones portables. Considérés longtemps comme un gadget enfantin par le monde occidental sérieux. Devenus, en 2026, un mode de communication paralinguistique standardisé par le consortium Unicode, débattu dans les négociations diplomatiques sur leur ajout, intégré aux interfaces de tous les systèmes. Une technique mineure devenue infrastructure.
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## Pourquoi certaines technologies percent et d'autres non : quelques régularités
À regarder cet inventaire dans son ensemble, plusieurs régularités émergent. Aucune n'est une loi, toutes sont des tendances.
**1. Le timing prime sur l'idée.** Le PDA, la tablette, la voiture électrique, la visioconférence, le casque VR : aucune de ces catégories n'a été inventée par celui qui a fini par les imposer. La bonne idée trop tôt vaut souvent moins qu'une idée moins originale au bon moment.
**2. Un standard battu n'est pas un standard inférieur.** Le VHS battant le Betamax, le QWERTY battant le Dvorak, le HD DVD perdant face au Blu-ray, le PC IBM battant l'Apple II : la qualité technique compte beaucoup moins qu'on ne le croit face à la distribution, à l'écosystème d'éditeurs, au prix d'entrée, à l'effet de réseau.
**3. Les technologies qui réussissent disparaissent.** Le réseau électrique, le protocole TCP/IP, le navigateur web, l'air conditionné : on n'y pense plus, on les utilise comme de l'eau courante. Une technologie réellement réussie devient invisible. À l'inverse, une technologie dont on parle beaucoup est souvent une technologie en quête de légitimité (Metaverse, blockchain) ou de modèle économique (IA générative en 2026).
**4. Le pire ennemi d'une technologie est rarement une technologie meilleure, c'est une technologie *suffisante* et *générale*.** Le PDA n'a pas été battu par un PDA meilleur, mais par le smartphone. Le baladeur MP3 n'a pas été battu par un baladeur meilleur, mais par le smartphone. Le GPS dédié, l'appareil photo compact, le Minitel, l'agenda papier, le réveil-matin, la calculatrice : balayés par le même appareil multifonction. L'histoire récente de la technologie est une histoire d'absorption.
**5. La régulation et le droit sculptent les technologies au moins autant que le marché.** Les phares escamotables meurent de normes piétons. Le DRM survit grâce au DMCA. Le fax survit grâce à sa valeur juridique. L'IA générative se reconfigure en 2025-2026 selon l'AI Act européen. Aucune technologie ne flotte hors du contexte institutionnel.
**6. L'inertie infrastructurelle est immense.** IPv4, COBOL, SS7, le câble cuivré qui dessert encore des millions de foyers : changer une infrastructure mondiale, même quand son successeur existe et fonctionne, prend des décennies. Les pays riches sont souvent ceux qui changent le plus lentement, parce qu'ils ont le plus à remplacer.
**7. Les technologies « ratées » alimentent souvent les suivantes.** Second Life nourrit la pensée du métavers. Le Newton d'Apple (1993, échec) nourrit l'iPhone. Webvan (1999, faillite spectaculaire) préfigure Amazon Fresh. Une technologie qui échoue n'est pas perdue : elle laisse des composants, des leçons, des compétences. L'écosystème de l'innovation a besoin de ses cimetières.
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## En conclusion
Cette liste n'est pas une liste de perdants. C'est une liste de cas — de configurations particulières entre une intuition, un contexte économique, une infrastructure disponible, un cadre légal, un imaginaire collectif et un usage réel. Quand ces six facteurs s'alignent, la technologie « perce ». Quand un seul manque, elle stagne. Quand deux manquent, elle meurt.
La voiture volante restera probablement éternellement en attente, parce que sa promesse contredit la physique. La conduite autonome de niveau 5 viendra peut-être, mais probablement pas comme on l'a promise. L'IA générative est en train de se faire ou de se défaire devant nous, et il est trop tôt pour dire de quel côté du tableau elle finira. Le métavers est en sursis ; les NFT sont en sommeil ; la blockchain hors monnaie est en hibernation prolongée.
Pendant ce temps, des techniques qu'on croit immémoriales — le clavier d'il y a 150 ans, le langage de programmation d'il y a 70 ans, le protocole réseau d'il y a 45 ans — continueront sans bruit à faire tourner la planète. La vraie question, pour un observateur de l'innovation, n'est probablement pas « qu'est-ce qui va percer ? » mais « qu'est-ce qui résiste depuis si longtemps qu'on a oublié pourquoi ? ».
C'est dans cette zone, entre les ruines visibles et les fondations oubliées, que se joue l'histoire réelle des techniques.
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*Et vous, quelles technologies ajouteriez-vous à cette liste ? Les commentaires sont ouverts.*
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# Ces technologies qui n'ont jamais vraiment percé
![](20220219-101705.png)
Certaines technologies n'ont jamais trouvé leur public : trop chères, trop en avance, ou simplement sans réponse à un vrai besoin. D'autres ont brillé un temps avant de s'éteindre, et quelques-unes restent à l'état de promesse. Petit inventaire, forcément subjectif.
## Les flops et faux départs
- **Second Life** (1999–…, pic médiatique 2003-2007) — l'ancêtre des métavers, jamais devenu mainstream.
- **Télévision 3D / stéréoscopique** (2009-2017, expérimentations dès 1838) — un engouement éphémère, des lunettes encombrantes, peu de contenu.
- **Cinéma odorama** (1975-2010) — une dizaine d'expériences, jamais industrialisé.
- **CD-R autogravable** (vers 2005) — une curiosité commerciale rapidement balayée par le numérique en ligne.
## Les rêves jamais (encore) réalisés
- La **voiture volante**
- Les **chaussures à laçage automatique**
- La **conduite autonome** de niveau 5
## Les technologies qui ont fait leur temps
- **Phares escamotables** des voitures (1960-1990)
- **Monéo** et autres solutions monétiques (1999-2015)
- **Minitel** (1980-2012)
- **Téléphone RTC** (1876-2018)
- **Ethernet coaxial** 10BASE5 puis 10BASE2 (1973-fin des années 1990)
- **Prise en T / F-010**, conjoncteur PTT (vers 1910-2003)
- **CD Audio**, **DVD**, **disquette 3″½**, **VHS**
- **ZIP Iomega** (1994-2003)
## Les paris incertains
- **Metaverse** version Meta (annoncé en 2021) — concept ancien (Snow Crash, 1992), réalisation toujours en quête de public.
- **Bitcoin** comme monnaie (2009-…) — réserve de valeur spéculative plutôt que moyen de paiement.
- **NFT** et propriété numérique (2016-…) — bulle dégonflée, usages réels encore rares.
- **DRM** et protections de contenus (depuis les années 1980) — zonage DVD, CSS, Macrovision, CGMS, HDCP, AACS, VCMS/AV, Cinavia, BD+, SCMS, Copy Control, FairPlay, TPM, BitLocker, Lightweight Content Protection, ainsi que les DRM d'Adobe, Apple, Amazon et Microsoft. Toujours contournés, jamais abandonnés.
## En fin de vie
- **CD-R** (depuis 1988, buzz en 1998)
- **Télécopieur** (1947-…, premiers essais dès 1851)
Et vous, quelles technologies ajouteriez-vous à cette liste ?