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2026-05-17 20:08:12 +02:00

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Le CPU 80486 : la quatrième génération qui a vu naître le PC moderne

Annonce au Comdex de printemps 1989

Le 10 avril 1989, lors du Comdex de printemps à Chicago, Intel dévoile officiellement son nouveau microprocesseur : le 80486, rapidement rebaptisé « 486 » ou « i486 ». Les échantillons arrivent au troisième trimestre, et la production en volume démarre fin 1989.

Le contexte est tendu. Le 386 connaît un succès fulgurant depuis trois ans, mais Intel sait que la pression monte : AMD prépare son Am386 (qui sortira finalement en 1991), Motorola affine son 68040, et les architectures RISC concurrentes (MIPS, SPARC, plus tard PowerPC) commencent à faire trembler le monde du x86 sur les stations de travail. Intel a donc besoin d'un saut technologique majeur, pas d'une simple version améliorée du 386.

Le projet a démarré dès 1985, peu après la sortie du 386, sous l'impulsion de deux ingénieurs qui marqueront durablement Intel : Pat Gelsinger (qui deviendra plus tard PDG d'Intel en 2021) et John Crawford. Les simulations commencent début 1987, la microarchitecture est finalisée en 1988, et le « tape-out » a lieu le 1ᵉʳ mars 1989. Le premier silicium fonctionnel sort des fonderies trois semaines plus tard, le 20 mars.

Le premier x86 à dépasser le million de transistors

Sur le papier, le 486 reste un processeur 32 bits compatible IA-32, comme le 386. Mais sous le capot, c'est une refonte profonde.

Caractéristiques techniques :

  • Environ 1,2 million de transistors — soit plus de quatre fois plus que le 386 et le premier x86 à franchir le cap symbolique du million.
  • Gravure initiale en CHMOS IV à 1 µm, puis affinée à 0,8 µm.
  • 168 broches au format PGA pour la version DX.
  • Fréquence de lancement : 25 MHz, puis 33 MHz, 50 MHz (en 1991, en gravure 800 nm).
  • Performances : environ 20 MIPS à 25 MHz, montant à 41 MIPS à 50 MHz — soit environ deux fois plus rapide qu'un 386 à fréquence égale.

Le saut de performance vient de trois innovations architecturales majeures, qu'il vaut la peine de détailler.

Les trois innovations clés du 486

1. Le premier pipeline « serré » du x86

Le 386 effectuait déjà du recouvrement entre les phases d'exécution, mais le 486 introduit un véritable pipeline à cinq étages strictement synchronisés sur un cycle d'horloge : récupération (fetch), décodage 1, décodage 2, exécution, écriture (write-back). Pour des séquences d'instructions simples (additions registre à registre, par exemple), le 486 peut terminer une instruction par cycle d'horloge. C'est une rupture conceptuelle : pour la première fois, un x86 commence à fonctionner comme les processeurs RISC qui dominent alors le marché des stations de travail.

À titre de comparaison concret : un 486 à 16 MHz tient à peu près le rythme d'un 386 à 33 MHz. Le vieux processeur doit atteindre 50 MHz pour rivaliser avec un 486 à seulement 25 MHz.

2. Une mémoire cache intégrée

Le 486 embarque sur sa propre puce une mémoire cache de niveau 1 (L1) de 8 Ko (étendue à 16 Ko sur les modèles tardifs), unifiée pour les instructions et les données, en associativité 4 voies. C'est une nouveauté radicale : avant le 486, les caches étaient des puces SRAM séparées installées sur la carte mère. En les rapprochant du cœur du processeur, Intel élimine un goulot d'étranglement majeur — la lenteur relative de la RAM principale par rapport à la vitesse de calcul du CPU.

Cette innovation est tellement structurante qu'elle deviendra un standard absolu : tous les processeurs modernes embarquent désormais plusieurs niveaux de cache directement sur la puce, héritage direct du 486.

3. Un coprocesseur mathématique intégré (FPU)

C'est l'autre grande première du 486DX : pour la première fois, l'unité de calcul en virgule flottante (FPU, équivalent intégré du 80387) est gravée sur la même puce que le CPU. Plus besoin d'acheter un coprocesseur séparé à 200-500 dollars pour faire tourner AutoCAD, Lotus 1-2-3 ou les premiers vrais tableurs scientifiques. Et la FPU intégrée est en plus nettement plus rapide qu'un 80387 externe, parce qu'elle communique avec le CPU à la vitesse interne de la puce plutôt qu'à celle du bus mémoire.

L'affaire du 486SX : la plus belle ruse marketing de l'histoire d'Intel

L'arrivée du 486SX en avril 1991 reste l'un des épisodes les plus savoureux — et les plus polémiques — de l'histoire d'Intel.

Le contexte : AMD vient de lancer son Am386DX-40, un excellent processeur à 40 MHz qui menace sérieusement les ventes du 486 d'entrée de gamme. Intel doit proposer un 486 « abordable » pour défendre le bas du marché. Sa réponse est le 486SX : un 486DX… avec le coprocesseur mathématique désactivé.

Au lancement, ce sont littéralement des puces 486DX dont la FPU a été coupée par fusible, vendues moins cher. Une polémique enfle alors dans les magazines techniques de l'époque (notamment la revue allemande c't) : Intel revendrait-il en SX des puces DX dont la FPU était défaillante à la fabrication ? La réponse, plus prosaïque, viendra plus tard : il s'agissait avant tout d'une stratégie de segmentation de marché, calquée sur le couple 386DX/386SX. Plus tard, Intel a effectivement produit un die spécifique pour le 486SX, sans le silicium de la FPU, ce qui le rendait moins cher à fabriquer.

Mais le meilleur est à venir : Intel propose un « coprocesseur mathématique » optionnel pour le 486SX, baptisé 487SX. Le client achète une puce, l'enfiche dans un second socket sur sa carte mère, et croit ajouter une simple FPU à son processeur existant. Sauf que le 487SX est en réalité… un 486DX complet, avec une broche supplémentaire. Une fois inséré, il désactive entièrement le 486SX d'origine et prend toute la main. Le 486SX d'origine ne sert plus à rien et reste planté sur la carte mère, inerte.

L'utilisateur a donc payé deux processeurs Intel pour en utiliser un seul. C'est légalement irréprochable, techniquement astucieux, et commercialement génial. Cela a fait grincer beaucoup de dents à l'époque, et beaucoup de constructeurs de cartes mères ont fini par proposer des designs où l'on pouvait simplement enlever le 486SX et le remplacer par un 487SX. Le 487SX, du coup, n'a pas eu beaucoup de succès commercial.

DX2, DX4 : l'invention du multiplicateur d'horloge

L'autre grande contribution architecturale du 486 arrive en mars 1992 avec le 486DX2. L'idée est simple mais révolutionnaire : faire tourner le cœur du processeur à une fréquence multiple de celle du bus externe.

Concrètement, un 486DX2 à 66 MHz tourne en interne à 66 MHz, mais communique avec la RAM et les périphériques à seulement 33 MHz. C'est ce qui permet à Intel de continuer à monter en fréquence sans avoir à attendre que toute l'industrie (cartes mères, chipsets, RAM) suive le rythme. Le 486DX2 à 66 MHz deviendra l'une des configurations les plus emblématiques des années 1992-1994, considérée à l'époque comme la machine idéale pour les joueurs PC à la fin de l'ère MS-DOS.

En 1994, Intel pousse le concept encore plus loin avec le 486DX4 (triple multiplicateur, malgré son nom trompeur), atteignant 75 et 100 MHz. Le principe du multiplicateur d'horloge interne, inventé pour le 486, est aujourd'hui universel : un processeur moderne tourne à 5 GHz en interne mais communique avec la RAM à des fréquences bien moindres.

La famille 486 au complet

Modèle Année Fréquence Bus externe FPU Cache L1
486DX 1989 25, 33, 50 MHz = CPU Oui 8 Ko
486SX 1991 16, 20, 25, 33 MHz = CPU Non 8 Ko
486DX2 1992 50, 66 MHz CPU ÷ 2 Oui 8 Ko
486SL 1992 20-33 MHz = CPU Oui 8 Ko
486DX4 1994 75, 100 MHz CPU ÷ 3 Oui 16 Ko

Intel propose en parallèle toute une gamme de processeurs OverDrive, des 486 plus rapides destinés à remplacer un 486 existant sur la même carte mère pour offrir une mise à niveau économique aux utilisateurs.

AMD, Cyrix, UMC : la guerre des clones reprend de plus belle

Le 486 a son lot de concurrents acharnés, dans une période où la guerre juridique entre Intel et AMD bat son plein.

Cyrix dégaine le premier en 1992 avec ses 486SLC et 486DLC, des puces hybrides : compatibles avec le socket du 386 mais offrant les performances du 486 grâce à un cache intégré. Une excellente option pour mettre à jour un PC 386 sans changer la carte mère. Cyrix sera attaqué en contrefaçon par Intel, mais gagnera son procès en 1994.

AMD sort son Am486 en avril 1993, après être finalement parvenu à un compromis avec Intel à l'issue de leur procès historique (arbitrage rendu en 1995). L'accord stipule alors une chose cruciale : le 486 sera le dernier clone direct d'un processeur Intel autorisé à AMD. Pour la génération suivante, AMD devra développer ses propres microarchitectures — ce qui débouchera sur le K5, le K6, puis l'Athlon, et lancera réellement la guerre concurrentielle moderne.

L'Am486 d'AMD, là encore, surpasse souvent l'original : il monte jusqu'à 120 MHz quand Intel plafonne à 100 MHz. AMD lance même en 1995 son Am5x86 à 133 MHz, un 486 dopé aux stéroïdes que l'entreprise commercialise sous le nom marketing « Am5x86-P75 » — sous-entendant qu'il offre les performances d'un Pentium à 75 MHz. C'est la première fois qu'AMD utilise un nom de modèle qui ne correspond pas à la fréquence réelle, inaugurant une pratique qui durera des années.

Cyrix réplique avec son 5x86 jusqu'à 120 MHz, et UMC (un fabricant taïwanais) tente aussi sa chance, avant d'être balayé par les procès d'Intel.

L'écosystème logiciel : l'âge d'or du PC grand public

Le 486 est le processeur qui fait basculer définitivement l'informatique personnelle dans le grand public. Plusieurs étapes le jalonnent :

  • Windows 3.1 (1992) tourne idéalement sur un 486, et popularise massivement l'interface graphique chez les particuliers.
  • MS-DOS gaming vit son âge d'or sur 486 : Doom (1993), Wolfenstein 3D, X-Wing, Civilization, SimCity 2000… La configuration mythique « 486 DX2/66 + 8 Mo de RAM + Sound Blaster + carte VESA Local Bus » est restée gravée dans la mémoire d'une génération entière de joueurs.
  • OS/2 2.x et Warp (1992-1994) exploitent pleinement le 486 et son multitâche préemptif. C'est sur 486 qu'IBM va tenter sa dernière offensive contre Microsoft sur le terrain des OS grand public.
  • Windows 95 sortira en 1995 avec un 486DX comme configuration minimale officielle, marquant à la fois la consécration et le début de l'obsolescence du processeur.
  • Linux continue son ascension : Linus Torvalds développe massivement sur 486 à partir de 1992-1993, et le noyau Linux supportera officiellement le 486 pendant plus de trente ans, jusqu'à son retrait définitif en 2022.

La fin d'une ère : l'arrivée du Pentium

Le règne du 486 se termine officiellement le 22 mars 1993, quand Intel lance son successeur. Rappelons-le : à la suite du procès AMD, Intel a perdu la possibilité de protéger les numéros « 286 », « 386 » ou « 486 » par un dépôt de marque. Intel choisit donc un nom inventé pour son successeur, plus facilement protégeable : Pentium (du grec « pente », cinq — la cinquième génération).

Mais le 486 ne disparaît pas pour autant. La fabrication grand public se poursuit jusqu'au milieu des années 1990, et Intel ne cesse définitivement de produire le 486 qu'en septembre 2007 — soit 18 ans après son lancement. La puce trouve une seconde vie immense dans les systèmes embarqués : automates industriels, équipements aéronautiques, routeurs réseau, caisses enregistreuses. Des millions de 486 continuent ainsi à fonctionner discrètement bien après que le grand public les a oubliés.

Place dans la généalogie

  • Prédécesseur : Intel 80386 (1985), premier x86 32 bits, jusqu'à 4 Go d'adressage.
  • Famille : 486DX, 486SX, 486DX2, 486SL (basse consommation pour portables), 486DX4, et les processeurs OverDrive.
  • Successeur : Intel Pentium (1993), avec architecture superscalaire (deux pipelines d'exécution en parallèle), bus de données 64 bits externes, et 3,1 millions de transistors.
  • Concurrents directs : AMD Am486 et Am5x86, Cyrix Cx486 et 5x86, IBM 486 (sous licence), UMC U5S, et — sur le marché des stations de travail — le Motorola 68040.

Conclusion : le processeur qui a démocratisé la puissance

Le 486 incarne mieux que tout autre processeur le moment où l'informatique personnelle est passée du « jouet d'amateur éclairé » à l'objet de consommation de masse. C'est avec lui que des millions de foyers ont acheté leur premier vrai PC. C'est sur lui que la génération des « gamers DOS » a découvert Doom et Civilization. C'est lui qui a vu naître Linux. C'est lui qui a fait sauter le verrou symbolique du million de transistors. Et c'est lui qui a inventé deux concepts — le cache intégré et le multiplicateur d'horloge — qu'absolument tous les processeurs modernes utilisent encore en 2026.

Quand on regarde un Intel Core ou un AMD Ryzen aujourd'hui, on voit, jusque dans leur silicium, l'héritage direct d'une puce annoncée un beau jour d'avril 1989 au Comdex de Chicago.


Note : pour cet article j'ai croisé Wikipedia, Tom's Hardware, le Computer History Museum, OS/2 Museum (excellente source pour l'épisode 487SX), et plusieurs analyses techniques d'époque. L'anecdote du 487SX, particulièrement savoureuse, est attestée par plusieurs sources concordantes — c'est bien Intel qui désactivait la FPU sur les premiers 486SX, et c'est bien un 486DX complet qui se cachait derrière le « coprocesseur » 487SX.